Foi catholique traditionnelle

Préjudices que peuvent causer à l’entendement les connaissances présentées surnaturellement

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Quels préjudices peuvent causer à l’entendement les connaissances présentées surnaturellement aux sens corporels et extérieurs. Comment l’âme doit se comporter à leur égard

Les premières connaissances, dont nous avons parlé au chapitre précédent, appartiennent à ce que l’entendement acquiert par voie naturelle. En faisant pénétrer l’âme dans la nuit des sens, nous avons suffisamment exposé cette matière ; il serait donc superflu d’y revenir ici. Nous nous bornerons, dans le présent chapitre, à parler des connaissances et des conceptions que l’entendement se forme surnaturellement, au moyen des sens corporels extérieurs : la vue, l’ouïe, le goût, l’odorat et le tact. Chez les personnes pieuses, ces sens sont frappés par les objets qui leur sont parfois présentés surnaturellement : par exemple, les yeux aperçoivent des formes et des personnages de l’autre vie, tel ou tel saint, des bons ou des mauvais Anges, des lumières et des splendeurs merveilleuses. L’ouïe perçoit des paroles mystérieuses, tantôt elles sont proférées par ces apparitions, tantôt on ignore d’où elles viennent. L’odorat est frappé par des parfums exquis, dont la provenance est inconnue. De même, ces personnes ressentent dans le goût une saveur extraordinaire, et leur tact éprouve aussi un genre de suavité tel, qu’il leur semble être plongées jusqu’à la moelle des os dans les jouissances, et nager dans un torrent de délices. Cette douceur, c’est l’onction de l’esprit, qui rejaillit jusque sur les sens des âmes pures et simples. Celles qui embrassent la vie spirituelle goûtent ordinairement cette jouissance ; du reste, l’affection et la dévotion sensible de l’esprit se répandent à des degrés divers dans chaque âme, suivant ses dispositions.

Or, il importe de le savoir, quoique les effets extraordinaires, qui peuvent se produire dans les sens corporels, soient l’œuvre de Dieu, il ne faut jamais s’y complaire, ni s’y confier avec assurance ; bien plus, il faut les fuir absolument, sans examiner s’ils dérivent d’un bon ou d’un mauvais principe. Plus ils sont extérieurs et corporels, moins il est certain qu’ils aient Dieu pour auteur ; car c’est le propre de son Être de se communiquer à l’esprit. Il y a en effet, pour l’âme, plus de sécurité et un profit plus réel dans les grâces intérieures que dans les consolations sensibles d’où peuvent naître de fréquentes erreurs et de nombreux dangers. Le sens corporel se fait lui-même dans ces circonstances le juge et l’appréciateur des grâces spirituelles, et les estime telles qu’il les sent. Cependant, il y a autant de différence entre la sensation et la raison qu’entre le corps et l’âme, et en réalité le sens corporel est aussi ignorant des choses spirituelles qu’une bête de somme est incapable de raisonnement.

L’attache à ces opérations extraordinaires entraîne dans le piège de l’illusion, ou du moins apporte un obstacle considérable au progrès de la perfection. Nous l’avons dit, les objets corporels n’ont aucune proportion avec les spirituels, et on doit toujours craindre de rencontrer dans les premiers l’action du malin esprit, au lieu de celle de Dieu. Le démon, ayant plus de prise sur les choses corporelles et extérieures que sur les opérations intérieures, peut aussi plus facilement nous y tromper. Lors même que ces formes et ces objets corporels communiquent un effet spirituel, comme il arrive toujours lorsqu’ils nous viennent de Dieu, néanmoins le profit sera toujours moindre, que si les mêmes manifestations avaient été plus spirituelles et plus intérieures ; vu la distance et la disproprotion qui existent entre le corporel et le spirituel. Elles sont de nature à engendrer l’erreur, la présomption et la vanité ; par leur côté sensible et matériel elles émeuvent beaucoup les sens, et l’âme qui les juge d’autant plus grandes qu’elles affectent davantage sa sensibilité, abandonne, pour les suivre, son conducteur assuré, la foi. Cette fausse lumière est à ses yeux le moyen et le guide qui la conduiront au but de ses aspirations, c’est-à-dire à l’union divine ; mais loin de là, plus elle s’arrête à ces obstacles, plus elle s’écarte du chemin et se prive du moyen par excellence qui est la foi.

En outre, l’âme se voyant favorisée de grâces extraordinaires en conçoit secrètement une certaine bonne opinion d’elle-même ; elle s’imagine être quelque chose devant Dieu ; or, cette pensée est tout à fait contraire à l’humilité. D’autre part, l’ennemi du genre humain lui suggère de semblables sentiments, qui parfois se traduisent par des signes non équivoques. Dans ce but, il propose souvent des objets surnaturels aux sens, il fait apparaître aux yeux des figures de saints, des splendeurs merveilleuses ; retentir aux oreilles des paroles astucieuses. Pour charmer l’odorat il répand des parfums très suaves ; il flatte le goût par d’exquises douceurs et le toucher par d’ineffables délices, afin d’attirer les sens par tous ces appâts séducteurs, et de les entraîner dans une foule de maux.

Règle générale : il faut toujours rejeter ces représentations et ces sentiments ; supposé même qu’ils viennent de Dieu, l’âme ne l’offensera pas en agissant de la sorte, et ne laissera pas de recevoir l’effet et les fruits dont Dieu veut la gratifier par ces secours. En voici la raison : dans les visions corporelles et dans les impressions sensibles, ou même dans des communications plus intérieures, si elles sont l’œuvre du Très-Haut, elles produisent instantanément leur effet dans l’esprit, sans donner à l’âme le temps de délibérer pour savoir si elle doit les accepter ou les rejeter. Comme Dieu opère ces choses surnaturellement sans le concours et les efforts de l’âme, ainsi, sans sa coopération, il produit l’effet qu’il veut dans l’esprit ; il n’est pas loisible à la volonté d’accepter ou de refuser cette opération, ni même de l’entraver. En vain un homme dépouillé de ses vêtements voudrait-il se soustraire à la douleur d’une brûlure, si on jetait du feu sur son corps, cet élément produirait forcément son action. Ainsi en est-il des visions et des représentations véritables ; avant d’agir sur le corps, elles produisent de prime abord leur effet spécial dans l’âme indépendamment de sa volonté. Au contraire, celles dont Satan est l’auteur causent en elle, sans son adhésion, le trouble ou la sécheresse, la vanité ou la présomption d’esprit. A la vérité, ces dernières n’ont pas autant d’efficacité pour le mal que les premières en ont pour le bien, parce que les impressions venant de l’ennemi ne dépassent pas les premiers mouvements, et ne peuvent émouvoir la volonté au delà de son consentement. Aussi l’inquiétude dont elles sont la source ne dure guère, à moins que le peu de recueillement de l’âme et son défaut de courage ne la prolongent. Les communications divines pénètrent intimement l’âme, et déposent en elle comme vestiges de leur passage une ardeur et une joie victorieuse, qui la pressent de donner un libre et amoureux consentement au bien et lui facilitent les actes de vertu. Cependant si l’âme adhère volontiers à ces visions extérieures et à ces faveurs divines, il en résulte six principaux inconvénients.

Premièrement. La perfection de la foi, qui doit régir l’âme, diminue infailliblement. En ne fermant pas les yeux à tout le créé, elle se détourne de la voie qui conduit à l’union divine ; car les choses expérimentées par les sens portent une grave atteinte à la foi, vertu supérieure à tous les sens.

Secondement. Si l’on ne renonce pas à ces faveurs, elles font obstacle à la vie de l’esprit ; l’âme s’y arrête et cesse de prendre son essor vers l’invisible. C’est là une des raisons alléguées par Notre-Seigneur à ses disciples pour leur insinuer la nécessité de son éloignement, afin que le Saint-Esprit descendît sur eux. Le même motif lui fit interdire à Marie Madeleine de toucher ses pieds sacrés après la Résurrection, les affermissant ainsi les uns et les autres dans la foi.

Troisièmement. L’âme qui s’attache avec un sentiment de propriété à ces visions, ne progresse pas dans la nudité d’esprit et le parfait abandon.

Quatrièmement. Le fruit et la vertu intérieure de ces communications se perdent, si l’âme concentre son attention sur ce qu’elles ont de sensible, c’est-à-dire sur l’accessoire. Elle reçoit alors avec moins d’abondance l’effet spirituel, qui s’imprime et se conserve dans le cœur en raison de son détachement de toutes les choses sensibles, qui sont diamétralement opposées au pur esprit.

Cinquièmement. Les faveurs divines reçues avec un sentiment de propriété et dont on ne fait pas un bon usage deviennent inutiles. Or les accepter volontairement et s’y arrêter, ou bien les conserver avec esprit de propriété et n’en tirer aucun profit réel, c’est tout un. Ce n’est jamais à cet effet que le Seigneur les accorde, aussi dans ce cas ne doit-on pas facilement se persuader qu’elles aient Dieu pour auteur.

Sixièmement. Par l’adhésion de sa volonté, l’âme ouvre une porte au démon pour la tromper sur d’autres points semblables, car, ainsi que le dit l’Apôtre, il peut se transformer en ange de lumière et sait fort bien dissimuler et travestir ses suggestions sous une bonne apparence. Avec le secours d’en haut, nous reviendrons sur ce thème dans le chapitre de la gourmandise spirituelle, livre III.

Il y a tout avantage à repousser, les yeux fermés, ces représentations, de quelque part qu’elles viennent ; une conduite différente donnerait au démon force et liberté pour tromper l’âme, et tout au moins l’exposerait à prendre des visions diaboliques pour des visions divines. Il pourrait encore se faire que celles-ci venant à cesser, les premières se multiplient ; alors l’action du démon subsisterait seule dans l’âme au détriment de celle de Dieu. Tel est le sort de beaucoup d’âmes ignorantes. Victimes de leur imprudence, elles reçoivent ces communications avec trop de sécurité, et leur retour à Dieu dans la pureté de la foi leur coûte alors de pénibles efforts. Un grand nombre même n’y reviennent jamais, tant les illusions du démon ont jeté en elles de profondes racines.

C’est pourquoi il est sage de fermer l’entrée de notre âme à toutes ces visions par une crainte salutaire. En repoussant les mauvaises on évite les tromperies infernales, et à l’égard des bonnes on surmonte l’obstacle à la vie de la foi, dont l’esprit recueille alors tous les fruits. Dieu enlève ses grâces aux âmes qui s’y attachent avec un sentiment de propriété et n’en tirent pas de profit ; en même temps le démon exploite cette disposition et multiplie les siennes, l’âme lui en donnant l’occasion et la facilité. Au contraire, l’âme pratique-t-elle sous ce rapport l’abnégation et le véritable dépouillement, le démon cesse d’agir à la vue de l’inutilité de ses efforts, et Dieu augmente ses faveurs dans ce cœur humble et dégagé ; il l’élève et l’initie à de grandes choses, comme le serviteur, qui fut trouvé fidèle dans les petites. Si la fidélité de l’âme est soutenue, le Seigneur ne laissera pas tarir la source de ses grâces, il la conduira ainsi peu à peu jusqu’à l’union et à la transformation divine.

Le Seigneur tient le plus souvent cette ligne de conduite envers l’âme, il la met d’abord dans le creuset de l’épreuve pour l’élever ensuite. Il commence par la visiter plus sensiblement, d’une manière conforme à sa petite capacité, et si elle prend comme elle le doit ce premier aliment avec sobriété, à dessein de se nourrir et de se fortifier, il lui donne ensuite une nourriture plus forte et plus substantielle. En sorte que si l’âme est victorieuse du démon dans ce premier degré de la vie spirituelle, elle passera au second, et si elle triomphe en celui-ci, elle gravira le troisième. Ainsi elle parcourra successivement les sept demeures, qui sont les sept degrés d’amour, jusqu’à ce que le céleste Époux l’introduise dans le cellier mystique où il tient en réserve le vin de sa parfaite charité.

Heureuse, mille fois heureuse l’âme qui a su combattre contre la bête de l’Apocalypse, dont les sept têtes sont opposées à ces sept degrés d’amour ! Chacune de ces têtes correspond à un de ces degrés, et lutte contre l’âme qui s’exerce à gravir le sentier de l’amour divin. Si l’âme repousse avec énergie ces attaques, elle remportera indubitablement la victoire et méritera de passer de demeure en demeure jusqu’à la dernière, après avoir abattu les sept têtes de la bête qui lui livrait une guerre si acharnée. Il lui a été permis, nous dit saint Jean, de faire la guerre aux saints et de les vaincre.

Ah ! combien il est lamentable de voir la multitude de ceux qui, après être entrés dans cette lice de la vie spirituelle, n’ont pas le courage de couper la première tête de la bête, en renonçant aux plaisirs sensuels du monde. Plusieurs même de ceux qui remportent cette première victoire, ne tranchent pas la seconde tête, c’est-à-dire, les visions extérieures dont nous parlons ici. Enfin, un spectacle encore plus digne de compassion, c’est celui de ces âmes qui, ayant abattu non seulement la première et la deuxième tête, mais encore la troisième qui représente les sens intérieurs, sont vaincues par la bête elle-même. Après avoir franchi les limites de la méditation et celles d’une oraison plus élevée, au moment d’entrer dans la pureté d’esprit, ce monstre se dresse de nouveau contre eux et les terrasse. Sa première tête retrouve une nouvelle vigueur, et avec sept autres esprits plus méchants que lui, il reprend possession de ces âmes dont l’état devient pire que le premier.

O homme spirituel, voulez-vous vaincre cette bête furieuse, et pénétrer par une foi vive dans la première et dans la deuxième demeure du saint amour ? Renoncez à toutes les connaissances, à toutes les délectations qui affectent les sens extérieurs ; ces attaches, croyez-moi, sont le plus grand obstacle à la nuit spirituelle de la foi. Ces visions et ces connaissances n’ont aucune proportion avec Dieu, et sont incapables, vous ne l’ignorez plus, de servir de moyens immédiats à l’union. Tel fut assurément le motif de la défense que le Christ fit à Marie Madeleine de le toucher, et il eût trouvé plus parfait de voir l’apôtre saint Thomas s’abstenir également de mettre la main dans ses sacrées plaies.

Le démon tressaille de joie en voyant une âme accepter volontiers les révélations, et même aller au-devant, il trouve dans cette disposition de fréquentes occasions de lui glisser le poison de l’erreur, et de la détourner autant que possible de la vie de la foi. Celui qui les souhaite tombera dans de graves illusions, et sera inévitablement assailli de nombreuses tentations aussi vaines que dangereuses.

Je me suis un peu étendu sur ces connaissances extérieures, afin de jeter plus de lumière sur celles que nous devons traiter ensuite. Cependant cette matière est si intarissable que je crains encore d’avoir été trop bref, en me bornant à donner ce conseil de ne jamais accepter les visions, révélations et autres choses extérieures et sensibles, si ce n’est dans de certaines circonstances très rares, et après mûr examen de personnes doctes, spirituelles et expérimentées. Dans cette conjoncture même, il ne faut jamais les désirer.

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