Foi catholique traditionnelle

Combien est étroit le sentier qui conduit à la vie

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Combien est étroit le sentier qui conduit à la vie - Combien il faut être libre et dégagé de tout pour y marcher - Du dépouillement de l’entendement

Le sujet que j’aborde exigerait une science plus profonde et un esprit plus élevé que le mien. Il s’agit de faire comprendre aux âmes spirituelles combien est étroit le chemin que notre divin Sauveur affirme conduire à la vie. Une fois bien convaincues de cette vérité, elles ne s’étonneront pas du vide et du dépouillement dans lesquels toutes leurs facultés doivent demeurer pendant cette nuit.

Prêtons une sérieuse attention aux paroles que Notre-Seigneur nous adresse par saint Matthieu : paroles dont nous allons faire l’application à cette nuit obscure, et à cette voie sublime de la perfection : Combien la porte de la vie est étroite, combien la voie qui y mène est resserrée, et qu’il y en a peu qui la trouvent !

Le poids et la force de cette expression : combien, est très digne de remarque ; c’est comme si le Seigneur eût voulu dire : en vérité, la voie est bien étroite, et plus que vous ne le pensez. Notons encore que le Sauveur dit premièrement: la porte est étroite, pour nous insinuer que l’âme désireuse d’entrer par cette porte du Christ, qui est le commencement de la voie, doit d’abord réduire et dépouiller sa volonté, par rapport à toutes les choses sensibles et temporelles, les dominant toutes par son amour pour Dieu. Ce travail est le fruit de la nuit des sens, dont nous avons déjà parlé.

Le divin Maître ajoute : la voie qui y mène, c’est-à-dire la voie de la perfection, est resserrée, pour nous apprendre qu’il ne suffit pas à l’âme d’entrer par la porte étroite en abandonnant tout le sensible, mais en outre que, pour faire de rapides progrès, elle doit s’affranchir et se désapproprier de tous les biens où la partie spirituelle pourrait se complaire.

Les mots de porte étroite peuvent s’appliquer à la partie sensitive de l’homme, comme ceux de voie resserrée s’entendent de la partie raisonnable et spirituelle. Pourquoi si peu d’âmes trouvent-elles l’accès de la porte étroite ? C’est qu’il y en a fort peu aussi qui veulent entrer dans le vide et le dénûment complets de l’esprit.

Le sentier de la perfection est étroit et escarpé, parce qu’il tend vers le sommet de cette sublime montagne. Il exige donc des voyageurs qui ne portent aucune charge dont le poids les entraine vers le bas, et ne souffrent aucun obstacle qui les entrave dans leur ascension. Dieu seul étant l’objet de leurs recherches et de leurs aspirations, doit être aussi le seul terme de leurs désirs. Il ne suffit pas d’être dégagé de tout ce qui vient de la part des créatures ; mais il faut s’affranchir et se dépouiller totalement au point de vue des facultés spirituelles.

Notre-Seigneur nous introduit lui-même dans cette voie, en nous donnant par saint Marc une doctrine admirable, mais, si j’ose le dire, d’autant moins pratiquée qu’elle est plus nécessaire. Elle est si utile et vient si bien à propos ici, que je vais la rapporter et l’expliquer dans le sens littéral et spirituel : Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il renonce à soi-même, qu’il se charge de sa croix et qu’il me suive, car celui qui voudra sauver son âme la perdra, et celui qui la perdra pour l’amour de moi… la sauvera.

Ah ! qui pourrait faire comprendre, aimer et pratiquer tout ce que renferme cette leçon si sublime de renoncement à soi-même ! Combien il est désirable que les hommes spirituels apprennent la conduite qu’ils doivent tenir en ce chemin ; conduite toute différente de celle qu’un grand nombre d’entre eux s’imaginent être la bonne !

D’après l’opinion des uns, il suffit de réformer ses habitudes et d’embrasser une retraite quelconque ; d’autres se contentent de pratiquer jusqu’à un certain point les vertus, de faire oraison et de se mortifier. Mais ni les uns ni les autres ne s’adonnent au véritable détachement et à la pauvreté d’esprit, au renoncement et à la pureté intérieure, dont le Seigneur nous montre ici la nécessité absolue. Bien loin de là, ils cherchent encore à nourrir et à flatter la nature par des consolations sensibles, au lieu de lui retrancher toute satisfaction pour l’amour de Dieu. Pour eux, c’est assez de la mortifier dans les choses du monde, ils ne veulent pas l’anéantir complètement, ni lui refuser toute recherche spirituelle. Aussi fuient-ils comme la mort la pratique de cette vertu solide, qui est le renoncement aux douceurs célestes. Ils repoussent la sécheresse, le dégoût, le travail, autrement dit la croix purement intérieure et la pauvreté d’esprit, qui rendraient leur vie conforme à celle de Jésus-Christ.

Voulez-vous savoir où vont leurs aspirations ? Vers les jouissances, les suaves communications et le ravissement en Dieu; or ce n’est point là pratiquer l’abnégation de soi-même, ni la nudité d’esprit, mais entretenir l’avidité spirituelle. Ces personnes se déclarent ainsi les ennemis de la croix de Jésus-Christ.

Au contraire, l’homme vraiment spirituel recherche en Dieu l’amertume et non les délices ; il préfère la souffrance à la consolation, la privation de tout bien à la jouissance, les sécheresses et les afflictions aux douces communications du Ciel, bien persuadé que c’est là suivre le Christ et se renoncer soi-même. Agir différemment, c’est se rechercher soi-même en Dieu, c’est s’attacher aux présents et aux faveurs de Dieu, ce qui est diamétralement opposé à l’amour vrai. Chercher Dieu purement, c’est non seulement se priver de tout plaisir, mais c’est encore se porter à choisir pour l’amour du Christ tout ce qu’il y a de moins attrayant soit dans le service de Dieu, soit dans les communications avec le monde. Tel est vraiment l’amour divin.

Oh ! qui pourra faire comprendre jusqu’où Dieu veut que nous portions ce renoncement ! Ne doit-il pas être semblable à une mort, à un anéantissement de la volonté qui regarde le temps, la nature et même les biens de l’ordre spirituel ? Voilà en quoi consiste le véritable avancement. Notre-Seigneur nous le prouve par cet enseignement : celui qui voudra sauver son âme la perdra, c’est-à-dire, celui qui recherchera avec attache la possession d’un bien quelconque, en sera privé.

Au contraire, celui qui perdra son âme pour moi, la gagnera, ou pour mieux dire : celui qui renoncera pour le Christ à tous les désirs de sa volonté, et donnera la préférence aux amertumes de la croix, celui-là accomplira le précepte du Sauveur dans l’Évangile de saint Jean : Il faut haïr son âme, et la gagnera infailliblement.

La même doctrine fut donnée aux deux fils de Zébédée, qui demandaient d’être assis à la droite et à la gauche de leur divin Maître. Au lieu de condescendre à leur ambitieuse sollicitation, il leur offrit, comme une faveur plus certaine et plus précieuse que la jouissance de tous les biens, de partager le calice qu’il devait boire lui-même. Or ce calice, c’est la mort de la nature, la destruction de ses goûts, de ses sentiments, de ses attraits au point de vue de la partie sensitive et de la partie spirituelle.

De la sorte, non seulement l’âme se désappropriera d’elle-même dans chacune de ses parties, mais encore elle ne rencontrera pas d’obstacles du côté de l’esprit pour entrer dans la voie étroite, et gravir le sentier abrupt de la perfection, où il n’y a place que pour l’abnégation prescrite par Jésus-Christ.

Appuyée sur la croix comme sur un bâton de voyage, l’âme monte aisément, et trouve de merveilleuses douceurs à l’ombre même de la croix. Mon joug, est-il rapporté en saint Matthieu, est doux et mon fardeau est léger. En effet, si l’homme s’assujettit généreusement à porter cette croix, et si sa volonté se détermine à choisir en toute rencontre, et à supporter avec une virile énergie tous les travaux pour Dieu, il y trouvera un véritable allégement et une suavité ineffable. Ainsi, libre de tout désir frivole, il gravira rapidement les pentes escarpées de la montagne. Mais s’il prétend posséder et s’approprier les biens spirituels ou temporels, il n’atteindra jamais ses bienheureuses cimes.

Quel n’est pas mon désir de persuader aux âmes spirituelles que cette voie divine ne consiste pas dans la multiplicité des considérations, des moyens, ou des consolations, utiles cependant aux commençants. L’unique nécessaire est de savoir se renoncer sincèrement, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, et de se vouer pour le Christ à la souffrance et à l’anéantissement le plus complet. C’est là l’exercice par excellence, où tous les autres sont éminemment compris, et dont on retire d’incalculables profits.

Comme c’est la racine et le résumé des vertus, si on le néglige pour s’appliquer à d’autres pratiques, on prend l’accessoire pour le principal, et l’âme reste stationnaire, eût-elle d’ailleurs de très sublimes considérations et des communications fréquentes avec Dieu. Il n’y a de progrès réel que dans l’imitation du Christ qui nous dit : Je suis la voie, la vérité et la vie, personne ne vient au Père que par moi. Il ajoute encore : Je suis la porte, si quelqu’un entre par moi il sera sauvé. Donc si une âme voulait suivre une voie douce et facile, en s’éloignant des exemples de Jésus-Christ, quelle qu’elle fût d’ailleurs, je ne tiendrais pas son esprit pour bon.

Je le répète, le Christ est la voie ; entrer dans cette voie, c’est mourir à notre nature au double point de vue des sens et de l’esprit.

Je vais maintenant expliquer comment ce résultat peut s’obtenir à l’imitation du Christ, notre modèle et notre lumière. Quant au premier genre d’immolation, il est certain que Notre-Seigneur durant le cours de sa vie mourut spirituellement aux choses sensibles ; il y mourut naturellement sur le Calvaire dans le plus absolu dénûment : le Fils de l’homme n’a pas eu où reposer sa tête.

En second lieu, il est manifeste qu’à ses derniers instants son âme, comme anéantie et délaissée de son Père, fut abandonnée sans consolation à toutes les amertumes d’une profonde sécheresse. Aussi s’écria-t-il sur la croix : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné ? Ce fut là le plus grand délaissement sensible de sa vie, et à ce moment s’accomplit une œuvre plus grande que toutes les merveilles et tous les miracles qu’il avait déjà opérés : la réconciliation du genre humain avec Dieu par la grâce, et l’union de la créature avec son Créateur par l’amour.

Or, remarquez-le, c’est précisément à l’heure des plus grands anéantissements du Sauveur qu’il acquitta entièrement la dette de l’homme perverti, et effectua notre rédemption. Sa réputation était réduite à rien aux yeux des hommes, qui le voyant mourir sur le bois de la croix, loin de l’estimer lui prodiguaient l’outrage et l’insulte ; son esprit était également en proie au délaissement par la privation des joies et des témoignages de tendresse qu’il recevait de son Père. David prophétisant cette scène lugubre dit en son nom : J’ai été réduit au néant et dans la dernière ignorance.

Le disciple fidèle aura ainsi l’intelligence du sens mystérieux de cette porte, de cette voie qui ne sont autres que le Christ, médiateur entre lui et Dieu. Qu’il le sache bien, plus il anéantira pour Dieu ses facultés sensitives et ses facultés spirituelles, plus il s’unira à lui et opérera de grandes œuvres. Enfin, parvenu à cet anéantissement, qui est le suprême degré de l’humilité, l’union sera consommée. C’est l’état le plus élevé auquel l’âme puisse prétendre en cette vie ; il ne consiste pas en jouissances, en satisfactions, ni en sentiments spirituels, mais dans une mort crucifiante pour les sens et pour l’esprit, à l’intérieur et l’extérieur.

Je ne veux pas m’étendre plus longuement sur ce point, et cependant je ne voudrais jamais cesser d’en parler, sachant bien que Jésus-Christ est trop peu aimé de ceux-là même qui se disent ses amis. En effet, ne les voit-on pas chercher en lui leurs goûts et leurs consolations, s’aimer beaucoup eux-mêmes, et fuir les amertumes et les anéantissements de la croix qu’ils devraient embrasser pour son amour ? Quant à ceux qui se vantent de n’être pas du nombre de ses amis, ces grands docteurs, ces puissants seigneurs absorbés dans les prétentions et les honneurs du siècle, ceux-là, nous pouvons le dire, au sein de leur opulence ne connaissent pas le Christ, et leur mort, si bonne qu’elle puisse paraître, sera pleine d’angoisse. Il n’est pas question d’eux dans cet ouvrage, mais il en sera fait mention au jour du jugement ; car c’était à eux tout d’abord que s’adressaient ces enseignements divins, puisque par leur science et par leurs dignités, ils auraient dû donner l’exemple aux autres.

Occupons-nous maintenant des âmes spirituelles, et spécialement de celles qui sont plus favorisées de Dieu, dans cet état de contemplation. Hâtons-nous de dire comment la foi doit les conduire vers Dieu et les purifier, pour les disposer par une sévère mortification à entrer dans cet étroit sentier de la contemplation obscure.

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