Chemin secret vers l’union divine
L’âme chante, dans cette seconde strophe, l’heureuse fortune qu’elle a eue de dépouiller son esprit de toute imperfection et de tout désir de propriété ayant pour objet les choses spirituelles. Son bonheur est d’autant plus grand, qu’elle a éprouvé plus de difficulté à établir la paix dans la partie supérieure, et à pénétrer dans l’obscurité intérieure ; obscurité qui consiste dans le dénûment de l’esprit relativement à toutes choses sensuelles et spirituelles. Dans cet état, l’âme appuyée uniquement sur la foi vive s’élève jusqu’à Dieu. En parlant de cette vertu théologale, mon intention est de traiter spécialement de la nudité de la foi, ayant surtout en vue de m’adresser aux personnes qui tendent à la perfection.
La foi est comparée ici à un « escalier secret » parce que les différents degrés, ou les articles de la foi, sont cachés aux sens et à l’intelligence. Privée de la lumière naturelle et intellectuelle, l’âme sort ainsi de ses limites propres pour gravir cet escalier divin de la foi, qui s’élève et pénètre jusque dans les profondeurs de l’adorable Trinité. L’âme ajoute qu’elle est sortie « déguisée », car, pendant cette ascension que la foi lui a fait faire, elle a déposé sa forme et sa manière d’être naturelle, pour se revêtir d’une forme toute divine. Grâce à ce déguisement, elle a pu se soustraire aux regards du démon, aux séductions terrestres, et échapper aux conceptions erronées de la raison humaine ; abandonnée à elle-même, aucun de ces obstacles n’a été capable de lui nuire, tandis qu’elle marchait à la lueur du flambeau de la foi vive. Cachée et dérobée à tous les regards, étrangère à tous les pièges du démon, elle s’avance véritablement, comme elle le dit ici, « dans l’obscurité et en cachette », c’est-à-dire, mystérieusement par rapport au démon, pour lequel les splendeurs de la foi sont plus obscures que les plus épaisses ténèbres. Voilà pourquoi l’âme enveloppée du voile de la foi vit en assurance, à l’abri des traits de son ennemi. Nous développerons cette doctrine plus clairement dans la suite. Le même motif lui fait dire qu’elle est sortie « pleine d’assurance dans les ténèbres » ; car celui-là s’avance très sûrement dans les voies de Dieu, qui impose silence aux conceptions naturelles et aux raisonnements de l’esprit, et a le bonheur de marcher sous les ombres de la foi, l’ayant choisie pour son unique guide.
L’âme a traversé cette nuit spirituelle « alors que sa demeure était pacifiée », c’est-à-dire quand toutes ses facultés étaient en repos. En effet, parvenu à cet état si désirable de l’union divine, l’esprit jouit d’un grand calme par l’apaisement de ses puissances naturelles et de ses ardeurs sensibles. Pourquoi donc ne dit-on plus ici comme dans la première nuit des sens : que l’âme est sortie pleine d’anxiété ? En voici la raison : pour se dégager des sens et se délivrer de l’esclavage des passions, elle avait dû éprouver les désirs véhéments d’un amour sensible ; mais, pour pacifier la partie spirituelle, il lui a suffi de concentrer et de fixer ses facultés dans la foi pure. Ce travail accompli, l’âme se livre au Bien-Aimé par une union pleine de simplicité, de pureté et d’amour, qui la rend en quelque sorte semblable à lui.
Remarquons en outre que dans la première strophe, au sujet de la partie sensitive, l’âme dit qu’elle est sortie à la faveur d’une « nuit obscure » ; ici, relativement à la partie spirituelle, elle ajoute que sa sortie s’effectua « dans les ténèbres », parce que dans cette seconde partie de la nuit les ténèbres sont plus épaisses. La complète obscurité est, en effet, plus sombre que la nuit proprement dite, puisque, si profonde que soit cette dernière, on y distingue encore quelque chose ; tandis que dans l’obscurité on ne voit absolument rien. De même, l’âme jouit encore d’une certaine clarté dans la nuit des sens, où l’entendement et la raison ne sont point frappés de cécité ; au contraire, dans la nuit spirituelle de la foi, elle est privée de toute lumière intellectuelle ou sensible. Aussi est-ce à bon droit qu’elle chante dans cette strophe sa marche progressive « pleine d’assurance dans les ténèbres » ; assurance qu’il lui était impossible de goûter dans l’autre nuit. En effet, moins l’âme agit en vertu de son opération propre, plus elle se trouve en sûreté, puisqu’elle grandit davantage dans la foi.
Je demande au pieux lecteur sa bienveillante attention, pour la doctrine si importante que je dois traiter dans ce livre, en vue du plus grand bien des âmes. Le sujet lui paraîtra peut-être un peu abstrait ; mais les matières s’enchaînent de telle sorte que la connaissance des unes ouvre la voie aux autres. Ainsi, j’en ai la confiance, on aura du tout une parfaite intelligence.
