Des différentes sortes de religieux
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Origine de la vie religieuse. — Trois sortes de religieux ; les cénobites , les anachorètes , et les religieux indépendants et relâchés. — De l’état le plus parfait. — Obéissance et humilité. — Patience , preuve de l’humilité. — Moyen d’acquérir la patience. — La perfection n’est pas dans l’isolement de la cellule, mais dans les vertus de l’homme intérieur. — Se préserver de l’envie.
(1) Après avoir joui de la présence et de l’entretien des trois saints vieillards dont nous avons rapporté les conférences , à la prière de notre frère Eucher, nous désirâmes pénétrer plus avant dans l’Égypte , et visiter la partie où se trouvent les plus nombreux et les plus saints solitaires. C’était pour les voir plutôt que pour suivre notre route, que nous allâmes à un bourg appelé Diolcos , et situé près des sept embouchures du Nil. Nous étions comme des marchands avides de s’enrichir ; nous avions appris qu’il y avait là de célèbres monastères et des religieux recommandables par leur expérience , et nous dirigions notre course de ce côté, dans l’espoir d’y rencontrer de plus grands avantages.
Après avoir longtemps lutté contre les flots , nous aperçûmes enfin ces vertus sublimes que nous cherchions ; et le vénérable abbé Piammon, le plus ancien des anachorètes de ces contrées et leur prêtre , nous apparut comme un phare resplendissant , pour nous guider au rivage. C’était bien cette ville de l’Évangile, placée sur le haut de la montagne , et nous l’aperçûmes tout d’abord. Nous croyons devoir passer sous silence bien des choses admirables, que la grâce divine nous a permis de voir en lui ; nous serions sans cela obligés de dépasser les bornes que nous nous sommes prescrites. Nous n’avons pas promis de rapporter toutes les merveilles que Dieu fait , mais seulement les exemples et les enseignements de ces saints solitaires. Nous voulons présenter à nos lecteurs ce qui leur est nécessaire pour acquérir la perfection, et non pas ce qui les étonnerait , sans les aider à se corriger de leurs défauts.
Le bienheureux Piammon nous reçut avec une grande joie, et nous traita d’une manière digne de sa charité. Comme il vit que nous étions étrangers , il nous demanda d’abord d’où nous venions , et pourquoi nous venions en Égypte ; et lorsqu’il eut appris que nous étions venus d’un monastère de Syrie , par désir de notre perfection , il nous parla en ces termes :
(2) Tout homme , ô mes enfants , qui désire se perfectionner dans quelque art , ne peut réussir , s’il ne s’y applique continuellement , et s’il ne consulte et n’écoute les maîtres qui en possèdent la science. Le désir de leur ressembler serait stérile , s’ils ne les imitaient dans leur travail et leur constance. Nous en avons déjà bien vu venir de votre pays , pour visiter les monastères de nos religieux, et non pas pour connaître leurs règles et les adopter ; ils allaient causer de cellule en cellule , afin de pouvoir, à leur retour, raconter ce qu’ils avaient vu et entendu. Leur but n’était pas de se corriger de leurs défauts ; et quelques-uns même leur reprochaient de chercher bien moins à avancer dans la vertu qu’à éviter la gêne de la pauvreté. Aussi ne pouvaient-ils rien apprendre , et n’avaient-ils pas même le courage de rester quelque temps parmi nous. Ils n’ont rien changé à leurs jeûnes, à leur office, à leurs vêtements ; comment croire qu’ils n’étaient pas venus seulement ici pour y trouver quelque moyen de subsister ?
(3) C’est pourquoi , si, comme nous le croyons, Dieu vous a conduits pour vous inspirer, par nous, une sainte émulation , commencez par renoncer à la règle que vous pratiquiez avant de venir, et soumettez-vous humblement à tout ce que nos anciens pourront vous dire et vous enseigner par leurs exemples. Ne vous étonnez pas et ne vous refusez pas à les imiter, quand bien même vous ne comprendriez pas d’abord la raison de leur conduite. Car ceux qui acceptent simplement les choses , et qui aiment mieux imiter que discuter ce qu’ils voient faire à leurs supérieurs , acquièrent la science véritable par leur obéissance. Celui , au contraire , qui commence par raisonner sur tout, n’avancera pas dans la vérité , parce que l’ennemi du salut , en voyant qu’il se fie plutôt à son jugement qu’à celui des supérieurs , lui persuadera facilement que les préceptes les plus utiles et les plus salutaires , sont superflus et même dangereux. Le démon profitera de sa présomption pour le rendre opiniâtre dans ses idées les plus déraisonnables, et il croira qu’il n’y a de bon et de saint , que ce qu’il jugera tel dans son erreur et son entêtement.
(4) Vous devez, avant tout , connaître le principe et l’histoire de notre profession ; car celui qui désire s’appliquer à un art et y faire des progrès , cherche à savoir quels sont ceux qui l’ont inventé et perfectionné. Il y a, en Égypte, trois sortes de religieux : les deux premières sont excellentes , la troisième est tiède et doit être évitée. Il y a d’abord les cénobites , ou les religieux qui vivent en communauté, sous la conduite d’un supérieur. Ces religieux sont extrêmement nombreux dans toute l’Égypte. Il y a ensuite les anachorètes , qui, après s’être formés dans les monastères et s’être perfectionnés dans la pratique de la règle, se sont retirés dans la solitude. C’est la profession que nous désirons suivre. Enfin il y a les religieux sarabaïtes que nous blâmons , et dont nous vous parlerons plus tard. Nous allons vous faire connaître avant , comme nous vous l’avons dit, les fondateurs de ces différentes sortes de religieux. Cette connaissance suffira pour l’estime ou la haine que vous devez en avoir ; car chaque voie conduit nécessairement ceux qui la suivent au but que s’est proposée son auteur.
(5) La vie des cénobites a commencé au temps même des Apôtres ; elle a existé à Jérusalem parmi les premiers fidèles , comme les Actes le racontent : « La multitude des croyants n’avait qu’un cœur et qu’une âme. Personne ne disait que ce qu’il avait lui appartenait ; mais tout était commun entre eux . Ils vendaient leurs possessions et leurs biens pour les partager selon le besoin de chacun » (Act. , IV, 32) ; Et encore : « Il n’y avait pas de pauvres parmi eux ; tous ceux qui avaient des champs et des maisons les vendaient , et en apportaient le prix aux pieds des Apôtres ; et on le distribuait à tous ceux qui en avaient besoin. » ( Ibid. ) Toute l’Église vivait ainsi dans une perfection qu’il serait difficile de trouver maintenant dans quelques monastères. Mais, après les Apôtres , la ferveur des fidèles commença à se refroidir ; les étrangers de différentes nations qui avaient embrassé la foi avaient été ménagés dans les commencements , à cause de leurs habitudes païennes ; et on ne leur demandait que de « s’abstenir de viandes offertes aux idoles , de la fornication , des bêtes étouffées et du sang. » (Act. , xv, 29.) Cette liberté laissée aux gentils, à cause de la faiblesse de leur foi , diminua peu à peu la perfection de l’Église de Jérusalem , qu’augmentaient tous les jours les Juifs et les étrangers. La première ferveur se refroidit , et l’on vit non-seulement les chrétiens , mais les chefs mêmes de l’Église se relâcher. Beaucoup se persuadèrent que ce qu’on avait accordé aux gentils par condescendance , était permis , et qu’il n’y avait aucun mal à conserver son bien, tout en suivant la religion de Jésus-Christ. Ceux qui avaient conservé la ferveur des temps apostoliques n’en oublièrent pas la perfection. Ils s’éloignèrent des villes et de ceux qui adoptaient une vie plus facile dans l’Église. Ils se retirèrent dans la solitude pour suivre ce qui était la règle générale du temps des Apôtres , et ils s’y exercèrent avec ardeur. Leur exemple leur attira de nombreux disciples qui voulaient se préserver du relâchement commun. Peu à peu leur nombre s’accrut , et comme ils se séparaient des autres chrétiens et qu’ils renonçaient au mariage , à leur famille et au monde , on appela moines , ceux qui vivaient ainsi dans la solitude. Ceux qui se réunirent en communauté furent nommés cénobites. Ce furent là les premiers religieux par leur ancienneté comme par leurs vertus , et ils se soutinrent dans leur perfection jusqu’à l’époque des abbés Paul et Antoine. Nous en voyons encore les restes dans quelques monastères.
(6) C’est de ces religieux parfaits que sortirent , comme d’une tige féconde , les saints anachorètes qui en furent les fleurs et les fruits. Leurs fondateurs sont les grands hommes que je viens de nommer, saint Paul et saint Antoine. Ils ne se réfugièrent pas dans la solitude par découragement ou par impatience , mais par désir d’une perfection plus grande et d’une contemplation plus élevée , quoiqu’on dise du premier que ce fut pour éviter les pièges de ses parents , dans un moment de persécution. Ainsi ce fut des monastères que sortirent les anachorètes qui ne se contentèrent pas des premières victoires remportées sur le démon parmi les hommes , mais qui voulurent le combattre plus particulièrement , et ne craignirent pas , pour mieux le vaincre , de pénétrer jusqu’au fond des déserts, comme saint Jean-Baptiste qui demeura toute sa vie dans la solitude, et à l’exemple d’Élie , d’Élisée , et de ceux dont parle l’Apôtre : « Ils ont erré couverts de peaux de brebis et de chèvres ; ils ont souffert la pauvreté , les persécutions , les afflictions , eux dont le monde n’était pas digne ; ils ont habité les solitudes , les montagnes, les rochers et les antres de la terre. » ( Hébr. , xI , 37. )
C’est d’eux que le Seigneur parle à Job , en figure : « Qui est celui qui a renvoyé libre l’âne sauvage et rompu ses liens ? Il a fixé sa demeure dans le désert, et sa tente dans les marécages. Il se rit de la foule des villes , et n’entend pas le cri des exacteurs. Il considère la montagne fertile en pâturages , et il cherche partout l’herbe abondante. » ( Job , xxxIx, 5.) Le Psalmiste dit aussi : « Qu’ils parlent maintenant ceux qu’a rachetés le Seigneur , ceux qu’il a retirés des mains de l’ennemi. » (Ps. cvI, 2.) Et peu après : « Ils ont erré dans la solitude , dans les lieux arides , où ils ne trouvaient ni chemin , ni habitations. Ils souffraient la faim et la soif, et tombaient en défaillance. Ils criaient vers le Seigneur, au milieu de leurs tribulations , et le Seigneur les délivrait de leurs nécessités. » ( Ps. cvI . ) Jérémie en parle également, lorsqu’il dit : « Heureux celui qui porte le joug dès sa jeunesse ; il s’assiéra solitaire et se taira , parce qu’il s’est élevé au-dessus de lui-même. » ( Thren. , III , 27. ) Et les solitaires chantent de cœur et de bouche ces paroles de David : « Je suis devenu semblable au pélican de la solitude ; j’ai veillé , et je suis devenu comme le passereau solitaire sur un toit. » (Ps. cI , 7.)
(7) La religion chrétienne se réjouissait de posséder ces deux sortes de religieux , lorsque commença à s’introduire dans leur sein un déplorable relâchement. Ce fut alors que parurent ces moines infidèles et maudits dont les ancêtres, aux premiers temps de l’Église, avaient été si sévèrement frappés par saint Pierre , dans la personne d’Ananie et de Saphire. Tous les religieux eurent en horreur cette secte abominable , tant que l’on conserva la mémoire de ce châtiment terrible, infligé par le prince des Apôtres, qui ne laissa pas aux coupables le temps du repentir et coupa, par une mort subite , le mal dans sa racine. Mais cet exemple d’Ananie et de Saphire s’effaça peu à peu par le temps et la négligence ; et l’on vit paraître la race des sarabaïtes , ainsi appelés par les Égyptiens , parce qu’ils se séparent des autres religieux, et pourvoient eux-mêmes à leurs besoins. Ils paraissent vouloir pratiquer la perfection de l’Évangile ; mais ils recherchent plutôt les louanges que l’on donne à ceux qui préfèrent à tous les biens du monde, la nudité de Jésus-Christ. Lorsque par faiblesse ou par nécessité , ils viennent à embrasser la vie religieuse, ils tiennent beaucoup à passer pour des solitaires , sans en avoir les vertus. Ils ne veulent pas se soumettre à la règle d’un monastère et obéir aux ordres des supérieurs , pour apprendre à vaincre leurs volontés , en suivant leurs traditions. Ils négligent d’étudier les enseignements de leur sage expérience ; et tout leur renoncement est extérieur. Ils restent dans leurs maisons et profitent du nom qu’ils portent pour vaquer à toutes leurs occupations ; ou bien ils se construisent des cellules qu’ils appellent des monastères , pour y vivre en toute liberté , sans se soumettre aux préceptes de l’Évangile , qui défendent de s’inquiéter de la nourriture de chaque jour, et de s’embarrasser des choses de ce monde. Ces préceptes ne sont observés que par ceux qui renoncent sincèrement à tous leurs biens, et qui se soumettent tellement à la règle d’un monastère, qu’ils ne sont plus maîtres d’eux-mêmes.
Ceux , au contraire , qui ne veulent pas vivre en communauté , se réunissent deux ou trois dans des cellules , sans vouloir obéir à un supérieur. Ils cherchent surtout à conserver leur liberté , afin de pouvoir courir çà et là , et s’occuper selon leur bon plaisir. Ils travaillent jour et nuit , plus que ceux qui sont dans les monastères , mais non pas avec la même foi et le même but ; car ce n’est pas pour mettre en commun le fruit de leur travail, c’est pour gagner plus d’argent et thésauriser. Vous voyez quelle différence il y a entre ces religieux. Les uns ne pensent pas au lendemain et offrent avec joie à Dieu le fruit de leur travail ; les autres pensent non-seulement au lendemain , mais à de nombreuses années ; ils s’inquiètent de l’avenir et semblent croire que Dieu est impuissant ou menteur, et qu’il ne voudra ou ne pourra pas leur donner, comme il l’a promis , la nourriture et les vêtements nécessaires. Les uns désirent la privation et la pauvreté , les autres l’abondance de toute chose. Si les uns travaillent plus que la règle ne l’exige , c’est pour que le superflu du monastère puisse être distribué par les supérieurs dans les prisons , dans les hospices ou aux pauvres. Les autres , au contraire , n’emploient ce qui leur reste qu’à satisfaire leur fantaisie ou leur avarice.
Quand même ils emploieraient mieux ce qu’ils gagnent , ils seraient toujours loin de la vertu des premiers ; car ceux-là, en renonçant chaque jour à ce qu’ils gagnent restent toujours dans une humble dépendance, et renouvellent sans cesse leur sacrifice , puisqu’ils abandonnent sans cesse ce qu’ils ont gagné par leur travail. Mais les autres , même en donnant quelque chose aux pauvres , s’enorgueillissent et se perdent chaque jour davantage. La patience et l’austérité des uns les font persévérer dans le renoncement de leur volonté, et vivre ainsi dans le crucifiement et le martyre , tandis que le relâchement des autres les fait descendre vivants en enfer. Les deux genres de religieux dont nous avons parlé, les cénobites et les anachorètes , sont presque en nombre égal dans ces contrées ; mais dans les autres pays que les besoins de la foi m’ont obligé de parcourir, les sarabaïtes semblent être en très-grande majorité ; car du temps de Lucius, l’évêque arien, sous le règne de Valens, lorsque nous allions porter des aumônes à nos frères, qui avaient été exilés de l’Égypte et de la Thébaïde dans les mines du Pont et de l’Arménie, pour avoir été fidèles à la foi catholique, nous n’avons vu que dans très-peu de villes des religieux suivre la règle des cénobites, et nous n’avons jamais entendu parler d’anachorètes.
(8) Il s’est élevé aussi, depuis quelque temps, une quatrième sorte de religieux, qui se parent du nom et de l’apparence des anachorètes. Ils avaient d’abord, dans leur première ferveur, cherché la perfection dans les monastères ; mais comme ils se sont relâchés, ils renoncent à corriger leurs défauts et leurs habitudes, et ne veulent plus porter le joug de la patience et de l’humilité, en obéissant à un supérieur. Ils demandent des cellules séparées pour y vivre solitaires, afin de pouvoir, en s’isolant ainsi, passer pour être patients, doux et humbles aux yeux des hommes. Ce moyen ou plutôt ce relâchement qui les perd, ne leur permettra jamais d’atteindre la perfection ; car au lieu de corriger leurs défauts, ils les augmentent. Personne ne les contredit, et le poison mortel qui se cache en eux y pénètre davantage, et leur cause une maladie incurable. Le respect qu’on a pour les solitaires, fait qu’on n’ose pas les reprendre de ces défauts qu’ils aiment mieux cacher que corriger. La vertu cependant ne s’acquiert pas en dissimulant les vices, mais en en triomphant.
(9) L’ABBÉ GERMAIN. Y a-t-il une différence entre les monastères et les maisons où vivent les cénobites, ou est-ce la même chose ?
(10) L’ABBÉ PIAMMON. On confond souvent les monastères et les communautés. Il y a pourtant une différence entre ces deux mots. Celui de monastère désigne le lieu où vivent les moines, et celui de communauté la réunion de ceux qui suivent une même règle. On pourrait appeler monastère, une maison où n’habiterait qu’un moine, tandis qu’on ne peut appeler communauté, que celle où les religieux vivent en communion parfaite. On appelle aussi monastères les lieux où demeurent les sarabaïtes.
(11) Pour vous, mes enfants, je vois que c’est l’état le plus parfait que vous désirez ; vous vous êtes exercés à la vie de communauté pour atteindre à la vie des anachorètes. Appliquez-vous de toute votre âme à la pratique des vertus de patience et d’humilité que vous avez dû acquérir, et pratiquez-les sincèrement, non pas comme quelques-uns, en paroles seulement, et par des saluts et des démonstrations fausses et inutiles. L’abbé Sérapion se moqua un jour très-bien de cette humilité simulée. Un solitaire vint le trouver, avec un extérieur et un langage qui témoignaient une humilité profonde ; et comme le bon vieillard l’invitait, selon l’usage, à prier ensemble, il répondit qu’il ne le ferait jamais, parce qu’il avait tant de défauts, qu’il n’était pas même digne de respirer le même air que lui. Il refusa également de s’asseoir sur la même natte, et se mit sur la terre. Il s’opposa encore à ce qu’il lui lavât les pieds. Après le repas, l’abbé Sérapion l’entretint, selon la coutume, et se mit à lui dire, avec toute la douceur possible, qu’étant jeune et fort, il ne devait pas rester oisif et courir ainsi de tous côtés, mais demeurer dans sa cellule, sous l’obéissance de ses supérieurs, et qu’il valait mieux vivre de son travail que des libéralités des autres. L’apôtre saint Paul, pour l’éviter, travaillait nuit et jour, quoique la prédication de l’Évangile lui donnât le droit de recevoir ce qui lui était nécessaire ; mais il aimait mieux gagner lui-même la nourriture de chaque jour pour lui et pour ceux qui ne pouvaient le faire, à cause de leur ministère. Ces paroles causèrent à son visiteur une telle tristesse, un tel chagrin qu’il ne put s’empêcher de le laisser paraître sur son visage. « Comment, mon fils, lui dit le vieillard, vous vous chargiez tout à l’heure de tous les vices, et vous ne craigniez pas de passer pour un homme souillé de toutes sortes de crimes ; et maintenant que je vous donne un petit conseil qui n’a rien d’offensant, mais qui doit vous être utile et vous montrer mon affection, vous en êtes si bouleversé, que vous ne pouvez vous empêcher de laisser paraître votre indignation sur votre visage ! Est-ce que, lorsque vous vous humiliiez tout à l’heure, vous pensiez que je devais vous dire : « Le juste s’accuse lui-même, au commencement de son discours » ? (Prov., XVIII, 17.)
Il faut donc avoir une humilité de cœur sincère ; et cette humilité ne consiste pas dans des gestes et des paroles affectées, mais dans une humiliation véritable de l’âme. La preuve la plus évidente de cette vertu sera la patience, qui ne s’accuse pas de crimes que personne ne peut croire, mais qui ne se trouble pas de ceux qu’on lui attribue, et qui supporte avec douceur toutes les injures qu’elle ne mérite pas.
(12) L’ABBÉ GERMAIN. Nous désirions savoir, mon Père, comment on peut acquérir et conserver cette patience, afin que nous gardions cette paix du cœur, comme nous gardons le silence dans nos monastères ; car souvent on retient sa langue, mais l’âme crie à l’intérieur. Il semble qu’on ne peut bien conserver la douceur, qu’en vivant seul dans une cellule solitaire.
(13) L’ABBÉ PIAMMON. La vraie patience, la paix de l’âme ne s’acquiert et ne se conserve que par l’humilité profonde du cœur. Quand elle vient de cette source, elle n’a pas besoin de se réfugier dans une cellule et dans la solitude : elle ne cherche pas une protection extérieure, parce qu’elle s’appuie à l’intérieur sur l’humilité qui la produit et la garde. Si nous sommes troublés par ceux qui nous attaquent, il est certain que l’humilité n’a pas encore en nous des fondements assurés, et que la moindre tempête peut ébranler et ruiner l’édifice de notre âme. Comment louer et admirer la patience qui ne peut supporter la moindre attaque de l’ennemi ? Celle-là seulement est méritoire et glorieuse, qui persévère et reste calme au milieu des orages de toutes les tentations. Les adversités qui devaient la briser et la vaincre, la fortifient, au contraire, et ce qui semblait l’affaiblir ne fait que l’accroître.
Personne n’ignore que le nom de la patience vient du mot pâtir ; et on ne peut appeler patient que celui qui supporte, sans se plaindre, ce qu’on lui fait souffrir. Salomon a bien raison de le louer, en disant : « Le patient vaut mieux que le fort, et celui qui dompte sa colère est plus que celui qui prend des villes. » (Prov., XVI, 32) ; et encore : « L’homme patient excelle dans la prudence ; mais l’homme qui se laisse abattre est un insensé. » (Prov., XIV, 70.) Lorsque quelqu’un se laisse vaincre par l’injure et se met en colère, la cause de son péché n’est pas dans l’offense qui lui est faite, mais dans sa faiblesse qui se manifeste ; c’est ce que dit notre Sauveur, dans la parabole des deux maisons, dont l’une est fondée sur la pierre et l’autre sur le sable : les pluies, les torrents, les tempêtes viennent les attaquer ; celle qui est bâtie sur la pierre en est à peine ébranlée ; mais celle qui est faite sur le sable tombe bientôt ; et ce ne sont pas les pluies et les inondations qui la renversent, c’est l’imprudence de celui qui l’a construite sur le sable.
La différence qu’il y a entre le juste et le pécheur, ne consiste pas dans la tentation, mais dans la résistance à la tentation. Le pécheur cède aux plus petites, tandis que le juste triomphe des plus grandes. La vertu du juste ne mériterait aucune louange, s’il n’avait pas de tentations ; car il n’y a pas de victoire sans combat. « Heureux l’homme qui supporte la tentation ; car quand il aura été éprouvé, il recevra la couronne de vie que Dieu a promise à ceux qui l’aiment. » (S. Jacq., I, 12.) L’apôtre saint Paul dit que « la vertu se perfectionne, non pas dans le repos et les délices, mais dans la souffrance » (II Cor., XII, 9) ; et Dieu dit au Prophète : « Voici que je t’ai rendu aujourd’hui comme une ville fortifiée, comme une colonne de fer et un mur d’airain, contre toute la terre, ses princes, ses prêtres et ses peuples ; ils combattront contre toi, sans te vaincre, parce que je suis avec toi pour te délivrer, dit le Seigneur tout-puissant. » (Jér., I, 18.)
(14) Je veux vous citer deux exemples de cette patience dont je vous parle. Le premier est celui d’une sainte femme qui s’appliquait tant à cette vertu, que non-seulement elle ne fuyait pas les occasions de la pratiquer, mais qu’elle les recherchait même, afin de mieux l’acquérir. Elle était d’une grande famille, et habitait Alexandrie, où elle vivait chrétiennement dans une maison que lui avaient laissée ses parents. Elle vint trouver l’évêque Athanase, de pieuse mémoire, et lui demanda de lui donner à nourrir une des veuves dont avait soin l’Église. Elle lui exprima son désir, en disant : « Donnez-moi une sœur avec laquelle je puisse être patiente. » Le saint évêque loua son zèle pour les œuvres de miséricorde, et donna l’ordre de lui choisir une veuve que son caractère et ses mœurs rendraient recommandable entre toutes les autres, dans la crainte que la charité de cette dame ne fût vaincue par les défauts de celle qui en était l’objet, et qu’au lieu de la récompense qu’elle cherchait, en secourant cette pauvre femme, elle ne trouvât dans sa conduite qu’une occasion d’affaiblir sa foi. Cette dame conduisit la veuve chez elle, et l’entoura de soins.
Elle remarqua bientôt qu’elle était d’une modestie, d’une douceur extrêmes, et qu’elle se confondait, à chaque instant, en actions de grâces, pour tous les services qu’elle recevait. Quelques jours après, elle alla retrouver le saint évêque, et lui dit : « Je vous avais demandé de vouloir bien me donner une veuve que je puisse nourrir, et envers laquelle je puisse être charitable. » L’évêque ne comprit pas d’abord ce que voulait dire cette dame, et pensa qu’on avait mal exécuté l’ordre qu’il avait donné de satisfaire sa demande ; et comme il s’en plaignait un peu vivement, il apprit qu’on avait choisi la meilleure de toutes les veuves. Il recommanda alors en secret de donner à cette dame, la veuve la plus méchante, la plus colère, la plus bavarde, la plus violente, la plus orgueilleuse. On n’eut pas de peine à la trouver, et on la conduisit au logis de cette dame qui la servit avec la même charité que l’autre, et l’entoura même de plus de soins ; mais au lieu d’en recevoir des remercîments et de la reconnaissance, elle n’en reçut que des injures et des reproches. Si elle l’avait demandée à l’évêque, lui disait-elle, ce n’était pas pour lui faire du bien, mais pour la tourmenter ; et en venant chez elle, où elle avait espéré être mieux, elle s’était, au contraire, trouvée beaucoup plus mal. Sa violence alla jusqu’à frapper sa bienfaitrice ; mais celle-ci redoublait de soins, et ne cherchait pas à la vaincre en lui résistant, mais en lui donnant les preuves d’une humilité plus profonde ; elle ne répondait à ses mauvais traitements que par une plus grande douceur. Lorsqu’elle se fut ainsi bien exercée à la vertu, et qu’elle eut acquis la patience qu’elle désirait, elle alla retrouver le saint évêque et le remercia de la sagesse de son choix, puisqu’on lui avait donné une très-bonne maîtresse de patience, dont les injures et les mauvais traitements fortifiaient chaque jour son âme, comme l’huile fortifie les lutteurs. « Enfin, mon Père, lui dit-elle, vous m’avez donné le moyen de faire la charité, tandis que la première m’honorait et me nuisait par toutes ses prévenances. » La vertu de cette dame doit non-seulement nous édifier, mais encore nous confondre, si nous ne pouvons être patients qu’en étant séparés et renfermés dans nos cellules, comme des bêtes féroces.
(15) Voyons maintenant l’exemple du saint abbé Paphnuce, qui est prêtre dans cette célèbre et heureuse solitude de Schethé, où il a toujours tant aimé vivre caché, que les autres anachorètes lui ont donné le nom d’un animal qui se tient toujours dans les lieux écartés. Lorsqu’il était jeune, sa vertu était si grande, que les hommes les plus éminents admiraient sa maturité et sa constance ; il égalait en mérite, malgré son grand âge, les plus anciens qui le recevaient parmi eux. La jalousie, qui avait tourmenté les frères du patriarche Joseph, excita aussi contre lui un des solitaires, qui résolut de ternir sa réputation. Voici ce qu’il imagina pour accomplir son coupable dessein. Il choisit le moment où Paphnuce, pour aller à l’église le dimanche, s’absentait de sa cellule ; il y entra secrètement et cacha son livre parmi les nattes qu’il tressait avec des feuilles de palmier ; puis, bien assuré de réussir dans son mensonge, il alla rejoindre les autres à l’église, comme si sa conscience ne lui reprochait rien. Lorsque l’office du jour fut terminé, il se plaignit au saint abbé Isidore, qui était prêtre de cette solitude avant Paphnuce, et déclara, en présence des frères, qu’on lui avait pris son livre dans sa cellule.
Cette plainte surprit tout le monde et surtout l’abbé. On ne savait que faire et qui soupçonner d’un crime si nouveau. L’imposteur insista, et demanda qu’on retînt tous les solitaires dans l’église, pendant qu’on en enverrait quelques-uns visiter toutes les cellules. Le prêtre Isidore envoya trois des plus anciens solitaires visiter les cellules, et ils finirent par trouver dans celle de Paphnuce, au milieu de ses nattes de palmier, le livre que l’accusateur y avait placé lui-même. Les solitaires revinrent aussitôt à l’église, et firent connaître le résultat de leur recherche. La conscience de Paphnuce était bien tranquille ; il parut cependant se reconnaître coupable, et se soumit à la pénitence, en demandant qu’on lui fît expier cette faute. Il craignait, en cherchant à se justifier, qu’on l’accusât d’ajouter le mensonge au vol, puisqu’il était impossible de nier l’évidence du fait. Il sortit donc de l’église sans se troubler ; mais plein de confiance dans les jugements de Dieu, il pria avec larmes, redoubla ses jeûnes, et s’humilia profondément en présence des hommes. Il passa ainsi presque deux semaines dans une telle humiliation de corps et d’esprit, que le samedi et le dimanche même, il venait de grand matin à l’église, non pour recevoir la sainte Communion, mais pour se tenir à la porte, et y demander miséricorde. Mais Celui qui voit et connaît le fond des cœurs, ne permit pas que Paphnuce s’abaissât davantage, et fût méprisé plus longtemps ; car son calomniateur, qui s’était volé lui-même, et que personne ne pouvait dénoncer, fut forcé par le démon d’avouer le crime qu’il lui avait fait commettre. Il devint possédé d’une manière terrible, et dévoila au milieu de ses fureurs, sa ruse et son mensonge. L’esprit impur le tourmenta cruellement et longtemps sans qu’il pût être délivré par les prières des plus saints solitaires, auxquels Dieu avait donné la puissance de chasser les démons. Le saint prêtre Isidore lui-même ne put y réussir, quoiqu’il eût cette puissance à un tel degré, que les démons n’attendaient pas pour quitter les possédés, qu’il fût sur le seuil de sa cellule.
Jésus-Christ réservait cette gloire au jeune Paphnuce, qui délivra par ses prières son accusateur. Ce solitaire envieux fut obligé de proclamer le nom de celui qu’il avait voulu décrier, et de le conjurer d’obtenir son pardon et la fin de son supplice. Paphnuce annonça ainsi, dès sa jeunesse, ce qu’il serait dans la suite, et montra, dès ses premières années, cette perfection que devait augmenter l’âge mûr.
(16) Je vous ai cité cet exemple pour deux raisons : premièrement, pour qu’en voyant l’admirable constance de ce solitaire, et combien nos épreuves sont moindres que ne l’était la sienne, nous estimions davantage la paix de l’âme et la patience ; secondement, pour que nous soyons bien persuadés que nous ne pouvons résister aux tentations et aux attaques du démon, si nous ne mettons pas notre patience et notre confiance dans les forces de l’homme intérieur, mais dans l’isolement de la cellule et de la solitude, dans nos rapports avec de saints religieux et dans quelque autre secours extérieur. Car si notre âme n’est pas protégée par la grâce de Celui qui a dit dans l’Évangile : « Le royaume de Dieu est en vous-mêmes » (S. Luc, XVII, 21), c’est en vain que nous espérons vaincre les piéges de l’ennemi par la société des hommes, les lieux et la retraite que nous auront choisis.
Rien de cela ne manquait au bienheureux Paphnuce, et cependant le tentateur a pu l’attaquer, malgré la clôture et la solitude où il vivait, malgré les saints personnages dont il était entouré ; mais ce fidèle serviteur de Dieu resta inébranlable, parce qu’au lieu de se confier dans les secours extérieurs, il mit toute son espérance en Celui qui juge le fond des cœurs. Celui, au contraire, que l’envie fit tomber dans une si grande faute, n’avait-il pas tous les avantages de la solitude, et de la société du bienheureux Isidore et des autres saints solitaires ? et cependant le souffle du démon ébranla et renversa même l’édifice qu’il avait bâti sur le sable. Ne cherchons donc pas notre repos dans les choses extérieures, et ne nous imaginons pas que notre impatience puisse être guérie par la patience des autres ; car « si le royaume de Dieu est en nous-mêmes » (S. Luc, XVII, 21), « les ennemis de l’homme sont ses serviteurs. » (S. Matth., x, 36.)
Nous n’avons pas de serviteur plus intime et plus à craindre que notre propre sens. Si nous sommes vigilants à nous défendre contre nos ennemis intérieurs, nous serons en sûreté, et dès que nos serviteurs ne nous attaqueront pas, le règne de Dieu s’établira par la paix de notre âme. Car, faites-y bien attention, personne ne pourra nous blesser, si nous ne combattons contre nous-mêmes en perdant la paix, et nos blessures ne nous viendront pas des autres, mais de notre impatience. La nourriture solide qui sert à celui qui est en bonne santé est nuisible à celui qui est malade ; c’est sa faiblesse qui peut la lui rendre dangereuse. Aussi, lorsqu’une tentation semblable nous éprouve parmi nos frères, ne nous troublons pas et ne nous laissons pas aller aux murmures et à la colère comme les gens du monde. Ne nous étonnons pas que les méchants et les indignes soient mêlés parmi les plus saints ; car tant que nous serons battus et foulés sur l’aire de ce monde, il faut que le grain soit mêlé à la paille destinée aux flammes éternelles. Satan n’était-il pas avec les Anges, Judas avec les Apôtres, et l’hérésiarque Nicolas parmi les diacres de l’Église (1) ?
(1) Nicolas était un des sept diacres choisis par les Apôtres.
doit-on s’étonner de trouver des hommes pervers parmi les saints ? Et quand même ce chef des Nicolaïtes ne serait pas un des diacres choisis par les Apôtres, il était toujours un de ces premiers disciples, qui étaient si parfaits qu’on en rencontre maintenant peu de semblables dans les monastères. Ne nous arrêtons pas à la chute déplorable de ce religieux qui commit une si grande faute dans la solitude, mais qui l’effaça ensuite dans les larmes abondantes de la pénitence. Admirons plutôt l’exemple du bienheureux Paphnuce ; ne nous scandalisons pas de la chute de celui dont la sainte profession rendit l’envie plus coupable, mais imitons de toutes nos forces l’humilité de celui qui ne dut pas sa patience au désert, mais qui l’avait acquise parmi les hommes et qui la développa et la perfectionna dans la solitude.
(17) Et remarquez bien que l’envie est, de tous les vices, le plus difficile à guérir. Dès que son poison a pénétré quelque part, la plaie est comme incurable. C’est de ce mal que le Prophète a pu dire : « Voici que je vous enverrai des serpents et des basilics que vous ne pourrez charmer et qui vous mordront. » (Jérémie, VIII, 17.) C’est avec raison que le Prophète compare au venin du basilic les morsures de l’envie ; car le premier auteur de tout mal a péri et a fait périr les autres par ce poison ; avant de causer la mort de l’homme par jalousie, il s’était aussi perdu lui-même : « C’est par l’envie du démon que la mort est entrée dans le monde, et tous ceux qui le suivent l’imitent. » (Sag., II, 24.) Celui qui le premier a été atteint de ce mal n’a pu en faire pénitence et en guérir, et tous ceux qui s’exposent aux mêmes morsures se privent du secours divin qui pourrait les sauver ; car ce ne sont pas les fautes, mais les vertus des autres qui les tourmentent ; et comme ils rougiraient de l’avouer, ils veulent expliquer d’une manière absurde leurs fautes. Comment pourraient-ils guérir, puisqu’ils cachent la cause de leur mal ? Le Sage l’a bien dit : « Si le serpent mord sans siffler, l’enchanteur est inutile. » (Eccl., x, 11.) Il n’y a que ces morsures secrètes que ne peut atteindre le remède des sages. Le mal est d’autant plus incurable, que les caresses l’augmentent, que la soumission l’accroît et que les présents l’irritent.
Salomon a dit : « L’ardeur de l’envie ne souffre rien » (Prov., VI, 34) ; plus on lui témoigne d’humilité, de patience, plus l’envieux sent croître son mal ; il semble que rien ne puisse l’apaiser, que la ruine et la mort de celui auquel il porte envie. Les fils de Jacob ne furent point apaisés par la soumission de leur frère innocent. L’Écriture dit : « Ses frères lui portaient envie parce que son père l’aimait, et ils ne pouvaient lui dire une seule bonne parole. » (Genèse, XXXVII, 11.) La douceur et les déférences de Joseph étaient incapables de les calmer ; ils désiraient sa mort, et, en le vendant, ils purent à peine se satisfaire. Il est donc bien évident que l’envie est le vice le plus dangereux et le plus difficile à guérir, puisque les remèdes qui éteignent les autres ne font que l’accroître. Celui qui se plaint d’une perte, se console en recevant davantage ; celui qui s’indigne d’une injure est calmé par une humble soumission ; mais que faire à celui qui s’offense de votre douceur même ? Ce n’est pas un sentiment d’avarice que l’argent peut satisfaire, ou un mouvement de colère que peuvent vaincre les bons procédés ; son irritation a pour cause la vertu des autres. Qui pourrait, pour satisfaire l’envieux, abandonner la vertu, renoncer au bonheur et faire quelque chute déplorable ? Implorons donc le secours de Celui qui peut tout, afin que la chaleur vivifiante de l’Esprit-Saint nous anime et nous préserve de la morsure du basilic. Le venin des autres serpents, qui sont les vices et les péchés de la chair, sont moins dangereux. Si notre faiblesse nous y expose davantage, nous en guérissons aussi plus facilement ; leurs blessures paraissent, et on peut y appliquer les remèdes. Quelque habile médecin emploie le contre-poison des paroles divines et nous préserve de la mort spirituelle. Le venin de l’envie, au contraire, comme celui du basilic, attaque, dans leur principe, notre religion et notre foi, avant qu’il en paraisse rien au dehors.
L’envieux s’attaque moins à l’homme qu’à Dieu, puisqu’il ne s’attaque qu’à la vertu dans son frère. Ce ne sont pas les fautes de l’homme, ce sont les grâces de Dieu qu’il persécute. C’est donc là cette racine d’amertume qui pousse en haut (Héb., XII, 5), qui s’élève contre le ciel et reproche à Dieu les grâces qu’il fait à l’homme. Qu’on ne soit pas étonné que Dieu menace d’envoyer des serpents et des basilics à ceux qui l’offensent par leurs crimes. Il est certain que Dieu ne peut être l’auteur de l’envie ; mais il est digne de sa justice, d’accorder ses grâces aux humbles et de les refuser aux superbes, qu’il abandonne, selon l’Apôtre, à leur sens réprouvé ; et il les condamne, en quelque sorte, à l’envie. Il est dit : « Ils m’ont rendu jaloux par leur idolâtrie ; et moi, j’exciterai leur envie, en choisissant un autre peuple. » (Deut., XXXII, 21.)
Cette conférence du bienheureux Piammon enflamma encore davantage le désir que nous avions de passer de la vie des cénobites à la vie plus parfaite des anachorètes. Ce fut lui qui commença à nous instruire sur cette vie, que nous apprîmes à connaître plus complétement dans la solitude de Schethé.
