02 - Moyens de conserver sa vocation
Nous venons de voir que celui qui veut obéir à sa vocation doit se déterminer à la suivre, mais j’ajoute qu’il doit s’y déterminer le plus promptement possible, s’il veut éviter le danger évident de la perdre. Cependant, s’il était impérieusement forcé de la retarder, il devrait s’attacher, avec le plus grand soin à en conserver la grâce, comme il ferait du bijou le plus précieux.
Il y a trois moyens pour garder sa vocation : Le secret, l’oraison et le recueillement.
En premier lieu, généralement parlant, il faut tenir sa vocation secrète à tous, excepté à son père spirituel, parce que, ordinairement, les hommes du monde ne se font pas scrupule de dire aux pauvres jeunes gens appelés à l’état religieux, que, dans tout état, même au milieu du monde, on peut également servir Dieu. Ce sera merveille encore si de pareils propos ne sortent pas quelquefois de la bouche de certains prêtres et même de celle de certains religieux; mais ceux-là se sont faits religieux sans vocation, ou ne savent pas ce que veut dire le mot vocation. Oui, sans doute, celui-là peut partout servir Dieu, qui n’est pas appelé à la religion; mais il n’en est pas de même de celui qui y est appelé. Celui-ci ne pourra, comme nous l’avons dit, que très-difficilement mener une vie régulière, et servir Dieu saintement, si par caprice il veut rester dans le monde.
La vocation doit surtout être cachée aux parents. Ce fut dans le temps l’opinion de Luther, comme le rapporte le cardinal Bellarmin (Contr., tom. i, de monach., cap. 56, n. 1), que c’était un péché d’entrer en religion sans l’aveu de ses parents, parce que, disait-il, on est obligé de leur obéir en toute chose. Mais cette opinion est communément réprouvée par les conciles et les saints pères. Le X° concile de Tolède, au chapitre dernier, dit expressément qu’il est permis aux enfants de se faire religieux, sans le contentement de leurs parents, pourvu qu’ils aient passé l’âge de la puberté. Voici les paroles du concile : Les parents n’ont le droit de faire entrer en religion leurs enfants que jusqu’à l’âge de quatorze ans. Après cet âge, c’est aux enfants à faire leurs vœux, ou avec le consentement des parents ou d’après leur seule dévotion. Parentibus filios religioni tradere, non amplius quàm usque ad decimum quartum eorum œtatis annum, licentia poterit esse. Poteà verô, an cum voluntate parentum, an suœ devotionis sit solitarium votum, erit filiis licitum religionis assumere cultum. La même prescription est faite par le concile de Tibur (can. 24), et la même chose est enseignée par saint Ambroise, saint Jérôme, saint Augustin, saint Bernard, saint Thomas et autres, ainsi que par saint Jean Chrysostome, qui dit, en thèse générale, que lorsque les parents s’opposent à ce qui est de la vie spirituelle, il faut cesser de les reconnaître pour tels : Cùm spiritualia impediunt parentes, nec agnoscendi quidem sunt. Quelques-uns ajoutent que quand un jeune homme, appelé de Dieu à l’état religieux, peut facilement et avec sûreté obtenir l’assentiment de ses parents, sans crainte de les voir s’opposer à sa vocation, il est convenable qu’il cherche à avoir leur bénédiction. Cette doctrine, en tant que spéculative, peut passer, mais non dans la pratique, où, ordinairement et presque toujours, se présente un si grand danger. Nous avons dû insister sur ce point et l’éclaircir, afin d’ôter à quelques-uns certains scrupules pharisaïques. Il est certain que, dans le choix d’un état, nous ne sommes pas obligés d’obéir à nos parents : Ainsi l’enseignent communément les docteurs, d’accord avec saint Thomas, qui dit (ii, 2, qu. 10, art. 5) : Les esclaves ne sont pas tenus d’obéir à leurs maîtres, ni les enfants à leurs parents, quand il est question de contracter mariage, d’entrer en religion, ou d’autre détermination semblable. Non tenentur nec servi dominis, nec filii parentibus obedire de matrimonio contrahendo, vel virginitate servandâ, vel aliquo alio hujusmodi. Au sujet du mariage, le père Pinamonti pense autrement dans sa Vocation religieuse, et adopte le sentiment du père Sanchez, du père Coninchio, et d’autres, qui tiennent qu’un fils est tenu de prendre le conseil de ses parents, parce que, dans une telle affaire, ils peuvent avoir plus d’expérience qu’un jeune homme, et que, dans cette circonstance, un père se souvient facilement qu’il est père. Mais, quand il s’agit de la vocation religieuse, le même père Pinamonti ajoute savamment qu’un fils n’est pas alors de fait obligé de demander avis à ses parents, parce que ceux-ci n’ont en cela aucune expérience, et qu’au contraire, le plus communément, l’intérêt même qu’ils portent à leurs enfants les change en ennemis. C’est ce que remarque encore saint Thomas (ii, 2, qu. 189, art. 10), lorsque, traitant aussi de la vocation religieuse, il dit : Le plus souvent les amis selon la chair s’opposent au progrès de la vie spirituelle. Frequenter amici carnales adversantur profectui spirituali. Ainsi voit-on que les parents préfèrent que leurs enfants se damnent avec eux, que de les laisser se sauver loin d’eux; ce qui fait dire à saint Bernard (Epist. iii) : Oh ! dureté d’un père, oh ! cruauté d’une mère, qui trouvent leur consolation dans la mort de leur fils, qui aiment mieux le voir périr avec eux, que de le laisser gagner le royaume des cieux, sans eux. O durum patrem! ô sœvam matrem! quorum consolatio mors filii est; qui malunt nos perire cum eis, quàm regnare sine eis. Dieu, dit un grave auteur (Porrecta, dans saint Thomas, passage déjà cité), quand il appelle quelqu’un à la vie parfaite, veut qu’il oublie son père, et lui fait entendre ces paroles : Ecoute, ma fille, et considère, et sois attentive; oublie ton peuple, et la maison de ton père. Audi, filia, et vide, et inclina aurem tuam : obliviscere populum tuum, et domun patris tui (Psal. xliv, 11). Donc, ajoute-t-il, il demeure certain que le Seigneur nous avertit par là que celui qu’il appelle ne doit point, dans l’exécution de sa vocation, interroger les conseils de ses parents. Si Deus vult animam ad se vocatam oblivisci patrem et domum patris, suggerit utique per hoc, quòd vocatus ab ipso ad religionem non debet suorum carnalium domesticorum consilium interponere vocationis executioni. Saint Cyrille, expliquant les paroles de Jésus-Christ au jeune homme dont il a été parlé plus haut, celui qui ayant mis la main à la charrue, regarde en arrière, n’est pas propre au royaume de Dieu : Nemo mittens manum ad aratrum et respiciens retrô, aptus est regno Dei, en fait le commentaire (d’après saint Thomas, à l’endroit cité), et dit que celui qui perd le temps à conférer de sa vocation avec ses parents, est dans le même cas que celui que le Seigneur déclarait inapte pour le ciel. Aspicit retrô, qui dilationem quœrit cum propinquis conferendi. D’où saint Thomas, dans l’opuscule (xvii, c. 10), avertit très-expressément les chrétiens appelés à la vie religieuse, de se bien garder de soumettre leur vocation aux conseils et avis de leurs proches : dans cette affaire, commencez par éloigner vos proches selon la chair, car il est dit : Traitez ce point important avec votre ami. Or, vos proches selon la chair ne sont pas en ceci vos amis, mais plutôt vos ennemis, selon la parole du Seigneur : Les ennemis
