01 - Combien il importe de suivre la vocation à la vie religieuse
Il est clair que notre salut dépend principalement du choix d’un état. Le père Louis de Grenade appelait le choix d’un état la maîtresse roue de la vie. Ainsi, de même que dans une horloge la maîtresse-roue étant endommagée, toute l’horloge est dérangée, de même dans l’ordre de notre salut, la vocation étant manquée, toute la vie est manquée aussi, comme dit saint Grégoire de Nazianze.
Si donc nous voulons assurer notre salut, nous devons dans le choix d’un état, obéir à la vocation divine, dans laquelle seule Dieu nous prépare les secours nécessaires pour nous sauver. Car, comme dit saint Cyprien : Les dons du Saint-Esprit dépendent de la volonté de Dieu, et non de votre caprice : Ordine suo, non arbitrio nostro, virtus Spiritûs sancti ministratur. C’est pourquoi saint Paul écrit que chacun reçoit de Dieu le don qui lui est propre (I. Cor., vii, 7) : Unusquisque proprium donum habet ex Deo; c’est-à-dire, comme l’explique Corneille à Lapide, que Dieu donne à chacun sa vocation, et lui choisi un état dans lequel il veut le sauver. Cela est conforme à l’ordre de la prédestination tracée par le même apôtre : Ceux qu’il a prédestinés, il les a appelés, ceux qu’il a appelés, il les a justifiés et glorifiés. Quos prœdestinavit, hos et vocavit, et quos vocavit, hos et justificavit… illos et glorificavit (Rom., viii, 30).
Il est à remarquer que la question de la vocation, dans le monde, est considérée comme peu grave par bien des gens. Il leur semble qu’il est indifférent de vivre dans l’état où Dieu nous a appelés, ou dans celui que nous avons choisi d’après nos propres idées, et de là tant de vies désordonnées, et tant de damnations. Il est certain, au contraire, que ce choix est le point principal d’où dépend notre conquête de la vie éternelle. A la vocation succède la justification, et la justification est suivie de la glorification, c’est-à-dire de la vie éternelle. Qui rompt cet ordre, cette chaîne du salut, ne se sauvera pas. Malgré les efforts qu’il fera, toutes les peines qu’il prendra, saint Augustin lui adressera ces paroles : Tu cours bien, mais hors du vrai chemin : Benè curris, sed extra viam; c’est-à-dire hors de la voie où Dieu t’avait appelé à marcher pour arriver au salut. Le Seigneur n’accepte pas les sacrifices que nous lui offrons d’après notre propre choix, il ne regarde ni Caïn ni ses présens : Ad Caïn et ad munera ejus non respexit. Aussi prononce-t-il les plus grands châtiments contre ceux qui méprisent ses avertissements, pour suivre les conseils de leur propre inclination : Malheur à vous, enfants déserteurs, dit-il par la bouche d’Isaïe, qui arrêtez vos conseils sans ma participation, et qui ourdissez la toile sans être animés de mon esprit. Vœ, filii desertores, ut faceretis consilium, et non ex me; et ordiremini telam, et non per spiritum meum (Isaïe, xxx, 1).
La vocation divine à une vie plus parfaite est une grâce spéciale et précieuse, que Dieu ne fait pas à tous; aussi son indignation doit-elle être extrême contre celui qui la méprise. Combien un prince ne s’estimerait-il pas offensé, si appelant à son service un de ses vassaux, préférablement à un courtisan ou à son favori, le vassal refusait d’obéir? Et Dieu ne ressentirait pas une pareille injure ! Ah ! il ne la ressent que trop pour lui, et voici sa menace : Malheur à celui qui s’oppose à la volonté de son Créateur : Vœ qui contradicil Fictori suo (Is., xlv, 9). Vœ signifie, dans le langage des Ecritures, la perdition éternelle. Son châtiment commencera dès cette vie, par les inquiétudes continuelles qui l’assiégeront. C’est ce que dit Job (ix, 4) : Qui lui a résisté, et a vécu en paix? Quis restitit ei, et pacem habuit? Ensuite il sera privé des secours abondants et efficaces qui font vivre saintement. Sur quoi le théologien Habert s’exprime ainsi (de ord., c. 1, § 2) : Ce ne sera que par de grandes difficultés vaincues qu’il pourra opérer son salut : Non sine magnis difficultatibus poterit saluti suœ consulere. Bien difficilement fera-t-il son salut, et, restant comme un membre déplacé du lieu qu’il doit occuper, il ne pourra qu’à grand peine mener une vie régulière. Il restera dans le corps de l’église, comme un membre disloqué du corps humain, qui fait bien quelques-unes de ses fonctions, mais maladroitement et avec souffrance : Manebitque in corpore Ecclesiœ, velut membrum in corpore humano suis sedibus motum, quod servire potest, sed œgrè et cum deformitate. D’où il conclut que, bien qu’absolument parlant il puisse se sauver, cependant ce ne sera que très-difficilement qu’il entrera dans la bonne voie et qu’il obtiendra les moyens de salut : Licet, absolutè loquendo, salvari possit, difficulter tamen ingredietur viam, et apprehendet media salutis. On lit la même opinion dans saint Bernard et saint Léon. Saint Grégoire écrivant à l’empereur Maurice, qui, par un édit, avait défendu à ses soldats de se faire religieux, dit que c’était là une loi injuste, qui fermait à plusieurs la porte du paradis, car beaucoup se seraient sauvés dans la vie religieuse, qui devaient se perdre dans le siècle.
On connaît le fait remarquable que raconte le père Lancizio. Dans le collège Romain, était un jeune homme doué de grands talents; faisant ses exercices spirituels il demanda à son confesseur si c’était un péché de ne pas répondre à la vocation qui nous appelle à la vie religieuse. Le confesseur lui répondit qu’en lui ce n’était pas un péché grave, attendu que cette vocation était plutôt un conseil qu’un précepte; mais que c’était mettre en grand péril son salut éternel, comme il était arrivé à tant de chrétiens qui avaient ainsi opéré leur damnation. Là-dessus le jeune homme ne se mit point en peine d’écouter la voix intérieure qui l’appelait. Il s’en alla étudier à Macerata, où bientôt il commença abandonner l’exercice de l’oraison, et ne s’approcha plus de la sainte table; il se donna enfin à une mauvaise vie. Peu après, sortant une nuit de chez une femme débauchée, il fut frappé à mort par son rival : quelques prêtres accoururent, mais il expira avant leur arrivée et en face du collège; Dieu voulut par là faire connaître le châtiment particulier qu’il lui avait préparé, pour avoir méprisé sa vocation. Un autre fait remarquable est celui de la vision qu’eut un novice, lequel (comme le raconte le père Pinamonti, dans son traité de la Vocation religieuse), méditant de quitter la vie religieuse, vit apparaître le Christ lui-même, sur son trône, ordonnant avec courroux que son nom fût rayé du livre de vie; de quoi le novice épouvanté persévéra dans sa vocation. Et combien d’autres exemples ne lisons-nous pas dans les livres ! Combien de malheureux jeunes gens ne verrons-nous pas condamnés au jour du jugement pour n’avoir pas obéi à leur vocation?
A de tels chrétiens, comme rebelles à la divine lumière et qui n’ont pas connu la véritable voie, ainsi que le dit le saint Esprit : Ipsi fuerunt rebelles lumini, nescierunt vias ejus (Job., xxiv, 13), est justement appliqué le châtiment de perdre cette lumière; et comme ils n’ont pas voulu marcher dans la voie à eux indiquée par le Seigneur, ils suivront en aveugles celle qu’ils auront choisie par leur propre mouvement, et iront à leur perte. En proferam spiritum meum. Voilà la vocation : mais parce qu’ils l’ont repoussée et qu’ils ont méprisé les avis de Dieu, Dieu ajoute : A mon tour, je rirai de votre perte, je me moquerai de vous lorsque ce que vous craigniez vous arrivera. Quia vocavi et renuistis… despexistis omne consilium meum… ego quoque in interitu vestro ridebo, et subsannabo, cùm vobis id quod timebatis advenerit (Prov., i, 24, 25 et 26). Cela signifie que Dieu n’écoutera pas la voix de ceux qui auront méprisé la sienne. Saint Augustin dit : Qui spreverunt voluntatem Dei invitantem, voluntatem Dei sentient vindicantem (Ad. art. sibi fals. imp.). Ceux qui ont méprisé la volonté de Dieu qui les invitait, éprouveront la volonté de Dieu qui se vengera de leur mépris.
Ainsi donc, quand Dieu nous appelle à l’état de perfection, celui qui veut ne pas mettre en péril son salut éternel, doit obéir et obéir soudain. Autrement il s’entendra adresser par Jésus-Christ le même reproche qu’à ce jeune homme, que le Sauveur invitait à le suivre, et qui répondit : Je vous suivrai, Seigneur, mais auparavant permettez-moi d’aller renoncer à tous les biens que je possède. Sequar te, Domine; sed permitte mihi primùm renuntiare his quœ domi sunt. Et Jésus lui dit qu’il n’était pas digne du paradis. Celui qui, après avoir mis la main à la charrue, regarde derrière lui, n’est pas propre au royaume de Dieu. Nemo mittens manum ad aratrum et respiciens retrô, aptus est in regno Dei (S. Luc., ix, 61).
Ces lumières de Dieu sont passagères et non permanentes; aussi saint Thomas d’Aquin nous dit-il que les inspirations divines pour la vie parfaite doivent être à l’instant suivies : Quantò citiùs. Le même saint, dans sa Somme (II. ii, q. clxxxix, a. 10), pose cette question : S’il est louable d’entrer en religion sans prendre l’avis de plusieurs et sans une longue délibération? Et il répond affirmativement, disant que si les avis et la réflexion sont bons en affaires douteuses, il n’en est pas de même à l’égard de celle-ci, qui est bien certainement bonne, car elle est conseillée par Jésus-Christ lui-même dans l’Evangile, et que la vie religieuse comporte l’accomplissement des conseils de Jésus-Christ. Chose étonnante ! les hommes du siècle, quand il s’agit de l’entrée d’un chrétien en religion, où il mènera une vie parfaite et plus assurée contre les dangers du monde, prétendent que pour prendre une telle résolution il faut longuement délibérer et ne pas se hâter de l’exécuter, afin de s’assurer si cette vocation vient réellement de Dieu, et non du démon. Mais ils n’ont rien de semblable à opposer à l’acceptation d’une place de magistrature, d’un évêché, où cependant on court tant de dangers de se perdre. Ils ne disent point alors qu’il faut de nombreuses épreuves pour s’assurer que c’est bien là la vocation de Dieu. Mais tel n’est point le langage des saints. Saint Thomas dit que la vocation religieuse, vînt-elle du démon, devrait encore être embrassée, comme un conseil excellent, bien donné par un ennemi. Et saint Jean Chrysostome (Hom. xiv, in Matth.), suivi en cela par le même saint Thomas, dit que Dieu, quand il fait de pareils appels, veut que nous n’hésitions pas un seul instant à les suivre : Talem obedientiam Christus quœrit à nobis, ut neque instanti temporis moremur. Et pourquoi? Parce que Dieu se plaît tellement à voir un chrétien s’empresser de lui obéir, qu’il ouvre alors sa main puissante et la remplit de bénédictions; comme aussi le retard dans l’obéissance l’indigne au point qu’il resserre sa main et éloigne sa lumière, de telle sorte que le serviteur tardif éprouvera les plus grandes difficultés à suivre sa vocation, et facilement l’abandonnera. C’est pour cela que saint Jean Chrysostôme dit que, quand le démon ne peut d’abord détourner quelqu’un de la résolution de se consacrer à Dieu, il cherche au moins à lui persuader d’en différer l’exécution, et estime qu’il a gagné beaucoup s’il est parvenu à le faire retarder d’un jour, d’une heure ; Si brevem arripuerit prorogationem; car, pendant ce jour, pendant cette heure, survenant de nouvelles occasions, un nouveau délai est facilement obtenu; de sorte qu’enfin l’appelé, se trouvant de plus en plus faible et privé de la grâce, finit par céder et abandonner sa vocation. Ah ! combien de fois, par de tels retards, l’ennemi des hommes est parvenu à faire perdre la faveur de la vocation à ceux qui l’avait reçue ! Aussi saint Jérôme exhorte-t-il en ces termes les chrétiens appelés à la vie religieuse à quitter le monde : Festina, quœso te, et hœrenti in solo naviculœ funem magis præscinde, quàm solve. Ce grand saint veut dire par là que, de même qu’un homme qui se verrait attaché dans une barque prête à être submergée, chercherait à couper ses liens plutôt qu’à les dénouer, ainsi celui qui se trouve au milieu du monde doit chercher à en sortir le plus tôt possible, pour être plus tôt hors des dangers de la perte éternelle, si facile et si fréquente dans le monde.
Ecoutons ce qu’écrit saint François de Sales, dans ses œuvres (tom. iv, entretien 17), touchant la vocation religieuse; ses paroles serviront à confirmer tout ce qui vient d’être dit et ce que nous dirons par la suite :
« Pour avoir un signe certain d’une bonne vocation, il n’est pas besoin d’une disposition à la persévérance qui nous soit sensible, mais elle doit être seulement dans la partie la plus élevée de notre esprit. Ainsi il ne faut pas juger une vocation fausse, parce que celui qui y a été appelé n’éprouve plus, même avant d’y être entré, les mêmes mouvements sensibles qu’il avait d’abord, et qu’il sent même une répugnance et un refroidissement tels qu’il est réduit parfois à hésiter et à croire que tout est perdu; c’est assez que sa volonté reste constante à ne pas abandonner la voix divine; c’est assez même qu’il lui reste quelque affection, quelque penchant vers elle. Pour savoir si Dieu veut qu’un chrétien soit consacré à la vie religieuse, il n’est pas besoin d’attendre que Dieu lui parle lui-même ou qu’il envoie un ange du ciel pour lui signifier sa volonté. Il n’est pas besoin non plus d’un examen de docteurs pour décider si la vocation doit être suivie ou non; mais il faut répondre au premier mouvement de l’inspiration et l’entretenir, et puis ne pas se livrer au découragement si les dégoûts et les refroidissements arrivent, parce qu’en agissant ainsi Dieu ne manquera pas de faire tout réussir pour sa gloire.
» Il ne faut pas s’inquiéter d’où vient ce premier mouvement; le Seigneur a plusieurs moyens d’appeler à lui ses serviteurs; quelquefois il se sert de la prédication, quelquefois de la lecture des bons livres. Les uns sont appelés en entendant les paroles de l’Evangile, comme saint Antoine et saint François; les autres, au milieu des afflictions et des sollicitudes du monde, y trouvent un motif déterminant de le quitter. Ceux-ci, bien qu’ils viennent à Dieu par le dégoût et la haine du monde, néanmoins peuvent se donner à Dieu avec une volonté franche et entière, et souvent ils deviennent plus parfaits et plus saints que ceux qui ont eu une vocation plus apparente. Le P. Piatti raconte qu’un gentilhomme allant un jour, monté sur un superbe cheval, dans le dessein de faire parade de sa bonne mine devant une femme qu’il courtisait, fut renversé par son cheval dans un lieu fangeux, d’où il se releva tout sale et couvert de boue. Il ressentit une telle confusion de cet accident, que, dans l’instant même, il résolut de se faire religieux, disant : O monde trompeur ! tu t’es joué de moi; je me jouerai de toi à mon tour; tu m’en as fait une, je t’en ferai une autre; car je n’aurai plus de commerce avec toi, et, dès cette heure, je suis résolu à te quitter et à me faire religieux. » Et, en effet, il exécuta sa résolution, et vécut saintement en religion.
