Foi catholique traditionnelle

Condamnation de “l’américanisme” (Pape Léon XIII)

Testem Benevolentiae Nostrae

Source: archive.org

À notre cher fils Jacques Gibbons, Cardinal-prêtre de la Sainte Église Romaine du titre de Sainte-Marie du Transtévère, Archevêque de Baltimore.

Léon XIII, Pape, Salut et bénédiction apostolique.

Notre très cher fils,

Nous vous adressons cette lettre en témoignage de Notre bienveillance, de cette bienveillance que, durant le cours déjà long de Notre pontificat, Nous n’avons jamais cessé de témoigner à vous et aux évêques vos collègues, ainsi qu’à tout le peuple américain, saisissant volontiers toutes les occasions que Nous offraient soit les heureux accroissements de votre Eglise, soit les utiles et sages entreprises par lesquelles vous vous efforciez de défendre et de promouvoir les intérêts catholiques. Bien plus, il Nous est arrivé souvent d’admirer et de louer le génie excellent de votre nation, toujours prêt aux nobles entreprises et à rechercher ce qui peut procurer le progrès de la civilisation et la prospérité du pays. — Or, bien que le but de la présente lettre ne soit pas de confirmer les éloges souvent répétés précédemment, mais plutôt de vous signaler certains points à éviter et à corriger, néanmoins, comme elle Nous est dictée par la même charité apostolique que Nous avons eue pour vous et avec laquelle Nous vous avons toujours parlé, Nous Nous attendons à bon droit à ce que vous la considériez comme un nouveau témoignage de Notre amour, et Nous avons d’autant plus la confiance qu’il en sera ainsi, que cette lettre a pour objet et pour occasion de mettre fin à certains dissentiments qui se sont récemment produits parmi vous, et qui troublent, au grave préjudice de la paix, non pas sans doute toutes les âmes, mais certainement un grand nombre.

1. Sujet de cette Lettre

Les américanistes prétendent que l’Église doit entrer dans des voies de conciliation quant au dogme et quant à la discipline.

Vous n’ignorez pas, Notre cher Fils, que le livre de la Vie d’Isaac-Thomas Hecker, par le fait surtout de ceux qui l’ont traduit ou adapté à une langue étrangère, a suscité de graves controverses en raison de certaines opinions qu’il propageait relativement à la méthode de vie chrétienne. C’est pourquoi, en vertu de la charge suprême de Notre apostolat, pour sauvegarder l’intégrité de la foi et veiller au salut des fidèles, Nous voulons vous écrire amplement sur toute cette question.

Les opinions nouvelles dont nous parlons reposent en somme sur ce principe : afin de ramener plus facilement à la doctrine catholique ceux qui en sont séparés, l’Eglise doit s’adapter davantage à la civilisation d’une époque adulte, et, relâchant son ancienne rigueur, faire quelques concessions aux tendances et aux principes nouvellement introduits parmi les nations. Et cela doit s’entendre, à ce que pensent plusieurs, non seulement de la règle de vie, mais encore des doctrines où est contenu le dépôt de la foi.

1° Aucun dogme ne peut ni être changé, ni être tu, comme le voudraient les américanistes

En effet, ils prétendent qu’il est opportun, afin de gagner les cœurs des égarés, de passer sous silence certains éléments de la doctrine, comme étant de moindre importance, ou de les atténuer de telle sorte qu’ils ne conserveraient plus le sens auquel l’Eglise s’est toujours tenue.

Il n’est pas besoin de longs discours, Notre cher Fils, pour montrer combien un tel système doit être réprouvé ; il suffit de rappeler quelle est la nature et l’origine de la doctrine qu’enseigne l’Eglise. Voici ce que dit à ce sujet le Concile du Vatican :

« La doctrine de la foi, que Dieu a révélée, n’est pas comme un système philosophique susceptible d’être perfectionné par l’esprit humain ; mais comme un dépôt divin, confié à l’Epouse du Christ pour le garder fidèlement et l’interpréter infailliblement… Le sens que notre Sainte Mère l’Eglise a une fois déclaré être celui des dogmes sacrés, doit être perpétuellement conservé, et jamais il ne faut s’en écarter sous le prétexte ou l’apparence d’en mieux pénétrer la profondeur. (Const. De Fide cath. c. IV.) »

Il ne faut pas croire non plus qu’il n’y ait aucun péché dans le fait de ce silence par lequel on omet de parti pris et on relègue dans l’oubli certains principes de la doctrine catholique. Car toutes ces vérités, quelles qu’elles soient, qui forment l’ensemble de la doctrine chrétienne, n’ont qu’un seul et même auteur et docteur, le Fils unique qui est dans le sein du Père. (Jean, I, 18.) Que ces vérités soient adaptées à toutes les époques et à toutes les nations, cela résulte manifestement des paroles par lesquelles le Christ lui-même s’est adressé à ses apôtres : « Allez, enseignez toutes les nations…, leur apprenant à garder tout ce que je vous ai mandé ; et voici que je suis avec vous tous les jours jusqu’à la consommation des siècles. (Math. XXVIII, 19 s.) » C’est pourquoi le Concile du Vatican dit encore : « Il faut croire de foi divine et catholique tout ce qui est contenu dans la parole de Dieu écrite ou transmise, et que l’Eglise nous propose comme devant être cru révélé de Dieu, soit par ses définitions solennelles, soit par son magistère ordinaire et universel. (Const. De Fide cath., c. III.) »

Que l’on se garde donc de rien retrancher de la doctrine qui nous vient de Dieu ou d’en rien omettre, pour quelque motif que ce soit ; car celui qui l’oserait faire, tendrait plutôt à séparer les catholiques de l’Eglise, qu’à ramener à l’Eglise les dissidents. Qu’ils reviennent, rien certes ne nous tient plus à cœur, — qu’ils reviennent tous, ceux qui errent hors du bercail du Christ, mais non point par une autre voie que celle que le Christ lui-même a montrée.

2° La discipline s’adapte aux temps et aux lieux ; mais le lien qui rattache les fidèles à l’autorité ecclésiastique ne peut être relâché, comme le demandent les américanistes, aujourd’hui moins que jamais

Quant à la discipline d’après laquelle les catholiques doivent régler leur vie, elle n’est point telle qu’on n’y puisse apporter aucun tempérament, vu la diversité des temps et des lieux. — L’Eglise a reçu de son Fondateur un esprit clément et miséricordieux ; aussi, dès l’origine, elle a fait volontiers ce que l’apôtre saint Paul disait de lui-même : « Je me suis fait tout à tous pour les sauver tous. (I Corinth. II, 22.) »

L’histoire de tous les siècles écoulés en donne le témoignage. Ce Siège apostolique, qui n’a pas seulement la charge d’enseigner, mais aussi de gouverner souverainement toute l’Eglise, s’est toujours tenu constamment au même dogme, au même sens, à la même doctrine. (Conc. du Vatican, ibid., c. IV.) En revanche, il a de tout temps réglé la discipline de façon que, sans toucher à ce qui est de droit divin, il fût tenu compte des mœurs et des exigences de tant de nations si différentes qu’elle réunit dans son sein. Qui peut douter qu’elle ne soit prête à faire de même encore aujourd’hui si le salut des âmes le demande ? Mais ce n’est pas au gré des particuliers, faciles à se laisser prendre aux apparences du bien, que la question se doit résoudre : cela est du ressort de l’autorité de l’Eglise, et tous doivent y acquiescer s’ils veulent éviter la censure portée par Pie VI, Notre prédécesseur. Celui-ci, en effet, a noté comme injurieuse pour l’Eglise et pour l’esprit de Dieu qui la régit, la proposition LXXVIIIe du Synode de Pistoie, « en tant qu’elle soumet à la discussion la discipline établie et approuvée par l’Eglise, comme si l’Eglise pouvait établir une discipline inutile et trop lourde pour la liberté qui convient aux chrétiens. »

Et pourtant, dans le sujet dont Nous vous entretenons, cher Fils, le projet des novateurs est encore plus dangereux et plus opposé à la doctrine et à la discipline catholiques. Ils croient qu’il faut introduire une certaine liberté dans l’Eglise, de sorte que, l’action et la vigilance de l’autorité se trouvant en quelque façon liées, chaque fidèle ait la faculté de s’abandonner, dans une plus large mesure, à sa propre inspiration et à son élan personnel.

Ils affirment que c’est là une transformation qui s’impose, à l’exemple des libertés modernes qui constituent communément à l’heure actuelle le droit et le fondement de la société civile. — De cette liberté nous avons parlé amplement dans Nos lettres aux évêques de tout l’univers sur la Constitution des Etats ; et même Nous montrâmes alors quelle différence il y avait entre l’Eglise, qui est de droit divin, et les autres sociétés, qui toutes sont de droit humain. Il importe donc davantage de noter une certaine maxime dont on fait un argument en faveur de cette liberté que l’on suggère aux catholiques de prendre. Ils disent, à propos du magistère infaillible du Pontife romain, qu’après la définition solennelle qui en a été faite par le Concile du Vatican, il n’y a plus d’inquiétude à avoir de ce côté, et que, pour cette raison, le magistère infaillible étant mis en sûreté, chacun peut à présent avoir plus libre champ pour penser et agir.

Etrange manière de raisonner, en vérité, car s’il est une conséquence rigoureuse du magistère infaillible de l’Eglise, c’est que nul ne doit chercher à s’écarter de son enseignement, mais que tous ont le devoir de s’en inspirer intimement, et de s’y soumettre, afin d’être préservés plus sûrement de toute erreur de leur sens propre. En outre, ceux qui raisonnent de la sorte, vont au rebours des desseins de la Providence de Dieu ; c’est elle, en effet, qui a voulu que l’autorité du Siège apostolique et son magistère fussent affirmés par une définition solennelle, et elle l’a voulu précisément afin de prémunir plus efficacement les âmes chrétiennes contre les périls du temps présent.

Cette licence que l’on prend couramment pour la liberté ; cette manie de tout dire et de tout contredire ; ce pouvoir enfin de soutenir et de propager par la presse toutes les opinions, ont plongé les esprits dans de telles ténèbres, que l’usage et la nécessité du magistère de l’Eglise sont plus grands aujourd’hui qu’autrefois pour prémunir contre toute défaillance de la conscience et du devoir.

Il est loin assurément de Notre pensée de répudier indistinctement tout ce qu’a enfanté le génie contemporain ; bien au contraire, toute recherche de la vérité, tout effort vers le bien contribuant à accroître le patrimoine de la science et à reculer les limites de la félicité publique, Nous y applaudissons. Mais, pour que tout cela soit vraiment profitable, il ne faut, en aucune façon, le tenir en dehors de l’autorité et de la sagesse de l’Eglise.

2. Corollaires que les Américanistes tirent de leurs principes

Il Nous faut en venir à présent à ce que l’on peut considérer comme les corollaires des opinions dont nous avons parlé, et dans lesquels, s’il n’y a pas d’intention mauvaise, comme nous le croyons, les assertions prises en elles-mêmes apparaîtront bien suspectes.

1° Ils disent à tort que le Saint-Esprit suffit aujourd’hui à diriger les âmes et qu’il n’est plus besoin de direction extérieure

Tout d’abord, on rejette toute direction extérieure comme superflue et même comme plutôt gênante pour ceux qui veulent s’élever à la perfection chrétienne ; l’Esprit-Saint, dit-on, répand aujourd’hui dans les âmes fidèles des dons plus étendus et plus abondants que dans les temps passés, et il les meut et les éclaire, sans intermédiaire, par une sorte de secret instinct. — Ce n’est pas assurément une petite témérité que de vouloir fixer des bornes au mode qu’il plaît à Dieu d’employer pour se communiquer aux hommes ; cela, en effet, dépend uniquement de son bon plaisir, et lui-même est le très libre dispensateur de ses dons : « L’Esprit souffle où il veut. (Jean, III, 8.) » La grâce nous a été donnée à chacun selon la mesure qu’il a plu au Christ de nous la donner. (Eph. IV, 7.) Qui donc, en vérité, s’il se reporte à l’histoire des apôtres, à la foi de l’Eglise naissante, aux combats et aux hécatombes des plus héroïques martyrs, à la plupart enfin de ces vieux siècles si féconds en hommes de la plus haute sainteté, qui osera mettre en parallèle les temps anciens avec le présent, et affirmer que ceux-là furent favorisés d’une moindre effusion de l’Esprit-Saint ? Mais, cela dit, il n’est personne qui conteste que le Saint-Esprit, par une action mystérieuse au-dedans des âmes justes, les meut et les excite par ses lumières et ses inspirations ; s’il n’en était pas ainsi, tout secours et tout magistère extérieur seraient vains. « Si quelqu’un affirme que l’on peut retirer un fruit de salut de la prédication évangélique, sans l’illumination du Saint-Esprit qui donne à tous la suavité du consentement et de la croyance à la vérité, celui-là est séduit par l’esprit d’hérésie. (Conc. Arausic. II, cap. VII.) »

Mais, Nous le savons par expérience, ces avertissements et ces impulsions de l’Esprit-Saint ne sont le plus souvent perçus que grâce à un certain secours et comme par le moyen du magistère extérieur. « C’est le même, dit à ce sujet saint Augustin, qui coopère à la naissance du fruit dans le bon arbre, qui au dehors l’arrose et le cultive par un ministre quel qu’il soit, et qui au dedans se réserve de lui donner l’accroissement. » (De Gratia Christi, c. XIX.)

Ceci rentre dans la loi commune de la providence de Dieu, qui a voulu que d’ordinaire les hommes fussent sauvés par le ministère des hommes, et que ceux qu’il appelle à un degré supérieur de sainteté y fussent aussi conduits par des hommes, « de sorte que, dit saint Chrysostome, nous soyons enseignés de Dieu par des hommes. (Hom. I in Inscrip. altaris.) »

Nous trouvons, aux origines mêmes de l’Église, un exemple célèbre de cette loi ; en effet, bien que Saul, respirant la menace et le carnage (Act.Ap.,cap ix), eût entendu la voix même du Christ et lui eût demandé : « Seigneur, que voulez-vous que je fasse ? c’est à Damas, vers Ananie, qu’il fut envoyé : Entre dans la ville, et là, ce que tu dois faire te sera dit. » A ces motifs s’ajoute le fait que ceux qui tendent à la perfection, par cela même qu’ils marchent dans une voie ignorée du grand nombre, sont plus exposés à s’égarer, et, par conséquent, ont besoin plus que d’autres d’un maître et d’un guide.

C’est ce que l’on a constamment pratiqué dans l’Église : c’est la doctrine qu’ont professée, sans exception, tous ceux qui, dans le cours des siècles, ont brillé par leur science et leur sainteté ; et ceux qui la rejettent ne le font assurément pas sans témérité ni péril.

2° Ils disent à tort que les vertus naturelles sont mieux appropriées au temps présent que les vertus surnaturelles

Si cependant on considère plus attentivement la question, on ne voit pas bien à quoi peut aboutir, dans le système des novateurs, une fois la direction extérieure supprimée, cette effusion plus abondante du Saint-Esprit qu’ils exaltent si haut. Sans doute, le secours de l’Esprit-Saint est tout à fait nécessaire, surtout s’il s’agit de pratiquer les vertus : mais ces amateurs de nouveautés, font plus de cas qu’il ne convient des vertus naturelles, comme si ces vertus répondaient davantage aux mœurs et aux besoins de notre temps, et comme s’il valait mieux les posséder que les autres, parce qu’elles rendraient l’homme plus apte à l’action et plus fort.

On a peine à concevoir, il est vrai, comment des hommes qui sont imbus de la sagesse chrétienne peuvent préférer les vertus naturelles aux vertus surnaturelles et leur attribuer une efficacité et une fécondité plus grandes.

Eh quoi ! la nature augmentée de la grâce sera-t-elle plus faible que si elle était laissée à ses propres forces ?

Est-ce que les hommes très saints que l’Église vénère, et auxquels elle rend un culte public, se sont montrés faibles et inférieurs dans les choses de l’ordre naturel, parce qu’ils ont excellé dans les vertus chrétiennes ?

D’ailleurs, quoique de temps à autre on puisse relever des actes éclatants de vertu naturelle, combien y a-t-il d’hommes qui possèdent réellement l’habitude des vertus naturelles ? Où est-il celui que ne troublent pas les orages violents des passions ? Or, pour les réprimer constamment, comme aussi pour observer tout entière la loi même purement naturelle, il faut absolument que l’homme soit aidé par un secours d’En-Haut. Quant aux actes particuliers de ces vertus que Nous avons indiqués plus haut, ils présentent souvent, si on les considère de près, l’apparence plutôt que la réalité de la vertu.

Mais accordons qu’ils soient vraiment vertueux : celui qui ne veut pas courir en vain ni oublier la béatitude éternelle à laquelle nous destine la bonté de Dieu, à quoi lui serviraient, pour y atteindre, les vertus naturelles, si le don de la grâce divine et sa force ne s’y joignent point ? Saint Augustin l’a bien dit : « Grands efforts et course rapide, mais hors de la voie (In Ps. xxxi, 4.) » En effet, de même que par le secours de la grâce la nature humaine, qui était tombée dans la honte et le vice depuis la faute originelle, reprend une nouvelle noblesse qui l’élève et la fortifie, ainsi, les vertus qui ne sont plus seulement pratiquées par les seules forces de notre nature, mais avec le secours de la même grâce, deviennent fécondes pour la béatitude éternelle, et à la fois plus fortes et plus constantes.

3° Ils disent à tort que les vertus qu’ils appellent passives convenaient aux siècles passés, mais qu’il faut aujourd’hui cultiver de préférence celles qu’ils appellent actives

A cette opinion sur les vertus naturelles on peut en joindre une autre qui lui est connexe, et qui partage en deux classes toutes les vertus chrétiennes, qu’ils appellent les unes passives, les autres actives ; ajoutant que les premières convenaient mieux aux siècles passés, tandis que les secondes sont mieux adaptées au temps présent. Ce qu’il faut penser de cette division des vertus, c’est chose évidente, car il n’y a pas et il ne peut y avoir de vertu véritablement passive.

« La vertu, dit saint Thomas, implique une certaine perfection de la puissance ; or la fin de la puissance c’est l’acte ; et l’acte de vertu n’est pas autre chose que le bon usage de notre libre arbitre (I II, a. 1), aidé, s’entend, de la grâce de Dieu, s’il s’agit d’un acte de vertu surnaturelle. »

Quant à prétendre qu’il y ait des vertus chrétiennes plus appropriées que d’autres à certaines époques de l’histoire, il faudrait pour le soutenir avoir oublié les paroles de l’Apôtre : Ceux qu’il a prévus, il les a prédestinés à devenir conformes à l’image de son Fils (Hébr. xiii, 8).

Le maître et le modèle de toute sainteté c’est le Christ, sur la règle de qui doivent nécessairement se façonner tous ceux qui aspirent à trouver place au nombre des bienheureux. Or, le Christ ne change pas suivant le progrès des siècles, mais il est le même hier et aujourd’hui et dans les siècles (Math. xi, 29). C’est donc aux hommes de tous les temps que s’adresse cette parole : Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur (Philip. ii, 8) ; et il n’est pas d’époque où le Christ ne se montre à nous, devenu obéissant jusqu’à la mort (Galat. v, 24). Elle vaut aussi pour tous les siècles la sentence de l’Apôtre : Ceux qui sont du Christ ont crucifié leur chair avec ses vices et ses concupiscences (Galat. v, 24). Et plût à Dieu que ces vertus fussent pratiquées de nos jours par un plus grand nombre, comme elles l’ont été par les saints des temps qui nous ont précédés ! Ceux-là par l’humilité de leur cœur, leur obéissance, leur abstinence, ont été puissants en œuvres et en paroles, et cela non seulement pour le plus grand bien de la religion, mais encore de la patrie et de l’État.

4° Ils ont tort de dire que les vœux de religion sont opposés au génie de notre temps

Ce mépris des vertus évangéliques, appelées à tort passives, devait avoir une conséquence naturelle : à savoir que le dédain de la vie religieuse se répandît peu à peu dans les âmes. Que cela soit commun parmi les fauteurs des nouvelles opinions, Nous pouvons le déduire de certaines doctrines qu’ils ont exprimées touchant les vœux émis par les ordres religieux. Ils disent, en effet, que ces vœux sont tout à fait contraires au caractère de notre temps, parce qu’ils restreignent les limites de la liberté humaine, qu’ils conviennent plutôt aux âmes faibles qu’aux âmes fortes, et qu’ils ne sont pas du tout favorables à la perfection chrétienne et au bien de la société humaine, mais plutôt qu’ils sont un obstacle et une entrave à l’une et à l’autre.

Mais la pratique et la doctrine de l’Église nous rend facilement évidente la fausseté de ce langage, car pour elle la vie religieuse a toujours été en haute estime. Et certes ce n’est point à tort ; car ceux qui, appelés de Dieu, embrassent spontanément ce genre de vie et qui, non contents des devoirs communs que leur imposent les préceptes, s’engagent à la pratique des conseils, ceux-là se montrent les soldats d’élite de l’armée du Christ. Croirons-nous que c’est là le fait d’âmes pusillanimes ? ou bien encore une pratique inutile ou nuisible à la perfection ? Ceux qui s’obligent ainsi par le lien des vœux sont si loin de perdre leur liberté, qu’ils jouissent, au contraire, d’une liberté beaucoup plus entière et plus haute, de celle-là même par laquelle le Christ nous a rendus libres. (Galat., iv, 31.)

5° Ils ont tort de jeter la défaveur sur la vie religieuse

Quant à ce qu’ils ajoutent, à savoir que la vie religieuse n’est que peu ou point utile à l’Église, outre que cela est offensant pour les ordres religieux, il n’est personne de ceux qui ont lu les annales de l’Église qui puisse être de cet avis. Vos États-Unis eux-mêmes, n’est-ce pas à des membres des familles religieuses qu’ils doivent tout ensemble les germes de la foi et de la civilisation ? Et c’est à l’un d’entre eux, — ce qui vous fait grand honneur, — que vous avez décrété récemment d’ériger publiquement une statue. — Et maintenant, en ce temps où nous sommes, quels services empressés, quelle abondante moisson les ordres religieux n’apportent-ils point à la cause catholique partout où ils sont établis ? En quel nombre ne s’en vont-ils pas éclairer de l’Évangile les terres nouvelles et reculer les frontières de la civilisation ! et cela au prix des plus grands efforts et des plus graves périls. C’est à eux, non moins qu’au clergé séculier, que le peuple chrétien doit d’avoir des prédicateurs de la parole de Dieu et des directeurs de conscience ; c’est à eux que la jeunesse doit ses instituteurs, l’Église enfin des types de tous les genres de sainteté. Et il n’y a pas lieu de louer diversement ceux qui embrassent la vie active, ou ceux qui, amis de solitude, s’adonnent à la contemplation et aux pénitences corporelles. Combien ceux-ci ont mérité et méritent encore excellemment de la société humaine, on ne peut certes pas l’ignorer, si l’on sait la puissance, pour apaiser la colère de Dieu et se concilier ses faveurs, de la prière perpétuelle du juste, surtout si elle est jointe aux macérations de la chair.

S’il en est cependant qui préfèrent se réunir en corps de société sans être liés par aucun vœu, qu’ils agissent suivant leur choix ; un tel institut n’est ni nouveau ni désapprouvé dans l’Église. Qu’ils évitent cependant de le préconiser au détriment des ordres religieux ; tout au contraire, puisque de nos jours le genre humain est plus porté qu’autrefois à rechercher les plaisirs coupables, il faut en estimer davantage ceux qui, ayant tout laissé, ont suivi le Christ.

6° Ils ont tort de préconiser une méthode nouvelle pour amener les dissidents à l’Église

En dernier lieu, pour ne pas trop Nous étendre, on prétend qu’il faut abandonner la manière et la méthode dont les catholiques ont usé jusqu’à ce jour pour ramener les dissidents, afin de lui en substituer une autre à l’avenir. Il Nous suffit d’observer sur ce sujet, Notre cher Fils, qu’il n’est pas prudent de négliger ce qui est éprouvé par une longue expérience et consacré, en outre, par les enseignements apostoliques eux-mêmes. La parole de Dieu nous apprend (Eccle., xvii, 4.) que tous ont le devoir de concourir au salut du prochain selon l’ordre et le degré où chacun est placé. Les fidèles d’abord s’acquitteront très utilement de cet office, qui leur est assigné de Dieu, par l’intégrité de leurs mœurs, les œuvres de la charité chrétienne, une prière instante et assidue vers Dieu. Les clercs ensuite devront s’adonner à cette tâche par une saine prédication de l’Évangile, la gravité et la splendeur du culte, et surtout en réglant leur vie sur la doctrine que l’Apôtre enseignait à Tite et à Timothée.

Que si, entre les différentes manières de distribuer la parole de Dieu, celle-là semble parfois la meilleure qui consiste à appeler les dissidents, non pas à l’église, mais dans un local privé et convenable, non pour discuter, mais pour converser amicalement, il n’y a rien là de répréhensible ; pourvu toutefois que l’autorité des évêques désigne pour ce ministère des prêtres dont ils auront éprouvé prudemment la science et la vertu. — Car Nous croyons qu’il en est beaucoup parmi vous qui sont éloignés du catholicisme plutôt par ignorance que par malveillance, et que l’on amènerait peut-être plus facilement à l’unique bercail du Christ si on leur proposait la vérité en un langage simple et familier.

3. Américanisme et Américanisme

De tout ce que Nous avons dit jusqu’à présent, il apparaît, cher Fils, que Nous ne pouvons approuver ces opinions, dont l’ensemble est désigné par plusieurs sous le nom d’américanisme.

Si, par ce mot, on veut signifier certains dons de l’esprit qui honorent les populations de l’Amérique, comme d’autres sont spéciaux à d’autres nations ; ou bien encore, si l’on désigne la Constitution de vos États, les lois et les mœurs en vigueur parmi vous, il n’y a rien là, assurément, qui puisse Nous le faire rejeter ; mais si l’on emploie ce mot, non seulement pour désigner les doctrines ci-dessus mentionnées, mais encore pour les rehausser, est-il permis de douter que nos vénérables Frères les évêques d’Amérique seront les premiers, avant tous les autres, à le répudier et à le condamner, comme souverainement injurieux pour eux-mêmes et pour toute leur nation ?

Il donne à supposer, en effet, qu’il en est chez vous qui imaginent et désirent pour l’Amérique une Église autre que celle qui est répandue par toute la terre.

L’Église est une par l’unité de sa doctrine comme par l’unité du gouvernement ; elle est catholique, et parce que Dieu a établi son centre et son fondement sur la chaire du bienheureux Pierre, elle est, à bon droit, appelée Romaine, car là où est Pierre, là est l’Église. C’est pourquoi quiconque veut être appelé catholique, celui-là doit sincèrement s’appliquer les paroles de Jérôme à Damase :

« Pour moi, ne suivant d’autre chef que le Christ, je me tiens attaché à la communion de Votre Béatitude, c’est-à-dire à la chaire de Pierre : je sais que sur cette pierre est bâtie l’Église ; quiconque ne recueille pas avec Vous, dissipe. »

Nous aurons soin, cher Fils, que ces lettres, à vous personnellement adressées en vertu du devoir de Notre charge, soient également communiquées aux autres évêques des États-Unis, vous attestant de nouveau l’amour dont Nous embrassons toute votre nation, qui, si elle a fait beaucoup pour la religion dans le passé, promet davantage encore dans l’avenir, avec la bénédiction de Dieu.

Nous vous accordons avec amour, à vous et à tous les fidèles d’Amérique, la bénédiction apostolique, gage des faveurs divines.

Donné à Rome, près Saint-Pierre, le 22ème jour de janvier 1899, la 21e année de Notre Pontificat.

Léon XIII, Pape.

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